KHAN VILAYAT (1928-2004)

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Celui dont les compositions illuminent le film de Satyajit Ray Le Salon de musique (1958) fut en quelque sorte l'anti-Ravi Shankar. Ustad (« maître ») Vilayat Khan jouait lui aussi du sitar. Mort le 13 mars 2004 à Bombay, il était né à Gowripur, dans l'est du Bengale devenu aujourd'hui le Bangladesh. Mais, alors que Ravi Shankar se fit un devoir de populariser les rāgas indiens dans le monde entier, quitte à les associer au rock ou au jazz, Vilayat Khan tint pour sa part à révolutionner la tradition de l'intérieur, en particulier en développant le style gāyakī ang, époustouflants dialogues de la voix et du sitar qui s'imitent et se répondent.

C'est de son père Enayat Khan, descendant d'une lignée de six générations de virtuoses, qu'il apprend les rudiments de l'art du sitar, l'instrument roi de la musique hindoustanie (de l'Inde du Nord), sorte de luth comprenant sept cordes mélodiques et une quinzaine de cordes sympathiques. À la mort de son père, en 1938, il commence à se perfectionner au chant classique khyāl avec sa mère Bashiran Begum, et au sitar avec ses oncles, dans le sillage de la Imdadkhani gharānā, école stylistique qui tient son nom de son grand-père paternel Imdad Khan.

Vilayat Khan, qui vécut ses dernières années entre Calcutta et Princeton (New Jersey), jouait volontiers les stars excentriques, se flattant de recevoir d'énormes cachets et étalant son goût pour les voitures puissantes. Ses exigences financières expliquent sans doute qu'il ait été si rare sur les scènes françaises (après des concerts dans les années 1960, au musée Guimet, il ne réapparut qu'en 1986, à l'Opéra-Comique, puis en 2002, au Théâtre de la Ville). C'est probablement pour les mêmes raisons que ses musiques furent absentes pendant une quarantaine d'années de la radio et de la télévision indiennes. Même sa participation au sublime Salon de musique n'inspirait au sitariste fantasque qu'un dédaigneux : « Je n'aime pas tellement travailler pour le cinéma. » Satyajit Ray relate pourtant (dans le livret qui accompagne la bande originale du Salon de musique) que Vilayat Khan et son frère cadet Imrat, également sitariste dans le film, étaient ravis du scénario, car leur père avait eu pour patron un féodal mélomane.

De cette familiarité avec les musiques de cour, Vilayat Khan gardera une sorte de majesté aristocratique, parvenant, même sur la scène d'un théâtre à l'italienne, à recréer la lascivité des réjouissances orientales, assis en tailleur, diamant au doigt et large médaille dorée au cou, hochant la tête, souriant sans cesse aux amateurs des premiers rangs. Parfois, il fermait les yeux et grimaçait, tout à sa concentration : « Écouter la musique, disait-il, c'est regarder avec les oreilles. » Ce qui ne l'empêchait pas de parler à son public, de demander de la lumière dans la salle pour mieux se mirer dans le regard de ses admirateurs, de se lancer dans une diatribe contre les métissages avec d'autres musiques, ou de s'interrompre brusquement au milieu d'une sublime cavalcade de notes pour susciter les rires et les applaudissements : « Il paraît que je suis un vieux monsieur et que je ne peux plus jouer. »

Vilayat Khan disait qu'il fallait avant tout « aimer, adorer les notes » car, contrairement aux Occidentaux qui les empilent, les Indiens les cajolent une à une pour en extraire la quintessence. Il lui arrivait de tirer langoureusement sur certaines cordes jusqu'à en rompre une en plein concert. Ou de jouer avec les déclinaisons de la gamme, d'ornementations en attaques et en suspensions, torsadant les mélodies, puis faisant mine de les jeter avec la main, avant de les reprendre et, en passant par mille détours, de se lancer dans des galops échevelés.

Le prince des sitaristes affirmait entrer sur scène avec la même dévotion que dans une mosquée. En extase ou au bord des larmes, touché au cœur par les soupirs de son sitar, il enchaînait l'ālāp, exposition note par note du rāga (séquence de sept notes), puis le chant mimait l'instrument au point que l'on pouvait croire parfois entendre deux voix.

Cette rigueur et ce lyrisme oscillant de rêveries nonchalantes en accélérations exaltées sont au cœur des parties orchestrales qu'il a composées pour Le Salon de musique (Ocora). Conseillons également ses dialogues (jugal-bandī) avec le hautbois shehnāī de Bismillah Khan (Navras Records), qu'il s'agisse du double CD Ragini Yamani ou du simple album Uphaar, résultant tous deux d'un concert au Barbican Centre de Londres, en 1994. Trois années plus tard, en avril 1997, toujours au Barbican, toujours pour le label Navras, en compagnie du tablaïste Anindo Chatterjee, il enregistrait le sublime Sitar Maestro, entièrement dédié au rāga Marwa, très ancien, très sophistiqué, destiné aux fins d'après-midi.

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Le sitār est un instrument à cordes de la famille des luths très répandu en Inde du Nord. Il mesure 1,2 m de longueur environ et comporte une caisse de résonance piriforme profonde en bois et en calebasse, un manche en bois, long, large et évidé, des chevilles frontales et latérales, et vingt frettes arquées mobiles. Le sitār est généralement muni de cinq cordes mélodiques métalliques, d'une ou de […] Lire la suite

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Éliane AZOULAY, « KHAN VILAYAT - (1928-2004) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/vilayat-khan/