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VIES IMAGINAIRES, Marcel Schwob Fiche de lecture

Publié par le Mercure de France, ce livre bref et troublant témoigne du travail aigu d'analyse et de déconstruction qui se pratiquait alors autour de la revue de Remy de Gourmont. Il est difficile d'assigner un genre aux vingt-deux textes des Vies imaginaires : Marcel Schwob (1867-1905) semble chercher un point où s'abolit l'opposition entre fiction et vérité, entre histoire et fantaisie, entre conte et essai. L'imaginaire vient menacer les certitudes les mieux assises de notre culture. Si elle révèle une crise de l'idée d'histoire, cette tension permet aussi à Schwob de réconcilier les deux formes contradictoires que développait son œuvre : le conte et la recherche érudite.

Une série énigmatique

Porté d'abord par un titre mystérieux, bientôt obsédant, le livre se présente comme une galerie de portraits où chaque épisode a pour titre le nom d'un personnage suivi de sa fonction : « Sufrah, géomancien » ou « Cyril Tourneur, poète tragique ». Classés dans un ordre chronologique, d'« Empédocle, Dieu supposé », à « MM. Burke et Hare, assassins », ces portraits racontent vingt-cinq siècles de culture et d'histoire de l'Occident, avec pour moments privilégiés l'Antiquité et la Renaissance.

Un autre principe troublant préside à la constitution de cette série : l'alternance de noms très célèbres (Pétrone, Paolo Uccello) et d'autres parfaitement inconnus de l'« homme cultivé » ordinaire (William Phips, Alain Le Gentil ou Septima, « incantatrice »). La juxtaposition de tels noms est problématique pour le lecteur, désarçonné devant cette encyclopédie hétéroclite. La cohérence se trouve dans la singularité de Marcel Schwob, dans le fait que lui seul pouvait composer cette série, ordonner ce puzzle qui tient de l'autoportrait intellectuel (en particulier par la prédominance du monde anglo-saxon – auquel un tiers des chapitres est consacré, avec un goût marqué pour le théâtre élisabéthain et le monde des pirates).

Privilégiant la concision, l'ellipse, l'asyndète, la parataxe, le style renforce l'énigme en privant le lecteur de toute illusion « romanesque » : au contraire, chaque ligne invite à s'interroger sur l'étrange travail de l'auteur.

En quoi ces vies sont-elles imaginaires ? D'abord par le refus de tout récit « positiviste », complet, généralisant : la crise de l'histoire est aussi crise du récit. Jamais plus de quelques traits ou anecdotes. L'admirable préface éclaire le projet en déplorant que « la science historique nous laisse dans l'incertitude sur les individus », dont elle ne retient les traits singuliers qu'en rapport avec des événement jugés importants (la santé de Napoléon le jour de Waterloo). Or, le véritable biographe doit privilégier ce que les hommes ont d'unique, « qu'ils aient été divins, médiocres, ou criminels ». Schwob demande donc de répertorier chez le biographié une série de traits qui le rend comparable à nul autre – très exactement, a-t-on remarqué, ce que Roland Barthes appelait des biographèmes. Il s'agit de sauver l'individu le plus ordinaire du chaos de l'indifférencié et de l'anonymat en exaltant jusqu'au détail infime, au trait incongru – en somme, selon la formule d'Alexandre Gefen, « de soustraire la biographie à la question de la vérité ».

Schwob se donne pour modèles la Vie de Samuel Johnson de James Boswell, et surtout John Aubrey, dont les Brief Lives (ou Vies des hommes éminents, comme les désigne Schwob) font l'objet de longues citations au cœur de la Préface. Ces textes si peu intégrés à la culture française témoignent du désir de décentrement intellectuel, constant chez Schwob.

Ajoutons que son art lance au lecteur un défi, comme s'il le pressait de relever[...]

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. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )