GEORGE SUSAN (1934- )

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C'est à Seattle, ville opulente du nord-ouest des États-Unis, siège des firmes Boeing et Microsoft, que le Tiers Monde, en 1999, a relevé la tête : ses délégués ont refusé de signer la déclaration sur mesure de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) pour avoir vu les étudiants et syndicats américains, écologistes, artistes et petits paysans du monde, tous unis dans la rue, dans Seattle bloquée par les forces de l'ordre. Après la suspension des négociations sur l'Accord multilatéral sur l'investissement (AMI), l'année précédente, ce deuxième coup d'arrêt à la mondialisation néo-libérale montrait à l'opinion l'influence prise par les antimondialistes ou altermondialistes.

Figure centrale de ce mouvement, Susan George s'inquiète pour l'avenir de l'humanité. Elle a publié en 2000 Le Rapport Lugano, un roman retraçant la rédaction d'un rapport imaginaire sur les moyens de sauver le capitalisme, commandité à un groupe d'experts par les « maîtres du monde ». Sous ce prétexte sont examinées les raisons économiques, écologiques et politiques bien réelles qu'aura le capitalisme d'entrer en crise lorsque la Terre comptera 8 milliards d'habitants en 2020. Ces experts envisagent froidement que beaucoup de gens, surtout parmi les plus pauvres, qui ne peuvent pas s'intégrer dans l'économie marchande, seront à éliminer le plus discrètement possible. On laissera la guerre, la famine et la maladie faire leur œuvre. Cette fiction ressemble fort au monde qui nous entoure, sauf qu'il n'y a pas de conspiration, mais, comme l'explique Susan George, un modèle « postmoderne, dans lequel il est impossible de faire porter le blâme à quiconque : personne n'est responsable. Il se trouve simplement que des choses horribles se produisent, et la vie continue, du moins pour certains ».

Pour lutter contre cette « fatalité », Susan George préconise la non-violence. Armée de sa connaissance des dossiers, elle a mis au point une stratégie de harcèlement presque doux, appuyée sur un mode d'organisation souple, en réseau, pour apparaître partout où la mondialisation s'avance. Une stratégie de contre-expertise pour gagner en influence auprès des journalistes et hommes politiques maintenus sous pression, et pour coopérer, si nécessaire, avec les institutions et les gouvernements, en sorte que l'OMC adopte enfin des normes internationales contraignantes.

Ce lobbying sans complexe irrite, et pas seulement le camp adverse. Susan George est l'une des fondatrices d'ATTAC, une association qui milite depuis 1998 pour la taxation des transactions financières. « On nous dit que demander la taxation internationale, la fin des paradis fiscaux ou l'annulation de la dette n'est pas révolutionnaire. Je ne suis pas d'accord. » Pour la mouvance radicale issue du pacifisme et de l'écologie, l'adversaire n'est pas tant un régime politique – même si cela peut arriver –, que l'avidité de principe des firmes transnationales. Contrairement aux vieux schémas idéologiques marxistes, il n'est pas question d'appeler à l'insurrection armée. En Inde, par exemple, les manifestations de masse contre la privatisation des semences se réclament de Gandhi.

La presse unanime reconnaît à Susan George une qualité : la courtoisie. Elle l'aura poussée jusqu'à collaborer avec Martin Wolf, du Financial Times, autant dire « l'ennemi », au livre Pour ou contre la mondialisation libérale, en 2002. Courtoise mais distante, comme il sied à une diplômée en sciences politiques d'une université de la côte est des États-Unis.

Cette jeune Américaine née dans l'Ohio en 1934 s'installe en France en 1956 (elle sera naturalisée en 1994). Elle poursuit ses études de philosophie à la Sorbonne et s'oppose bientôt à la guerre du Vietnam. Rien que de très classique. Mais, en 1974, elle fonde avec des amis le groupe de recherches du Transnational Institute, basé à Amsterdam. De plus en plus intéressée par le système alimentaire mondial, elle publie en 1976 How the Other Half Dies. The Real Reasons for World Hunger, traduit en français par Comment meurt l'autre moitié du monde. Ce livre de référence, très factuel, connaît un grand succès. Cela ne suffira pas. Il lui faut obtenir un doctorat, sans quoi, remarque-t-elle, « on ne vous prend pas au sérieux, surtout les hommes ». Elle le préparera en élevant ses trois enfants. Sa thèse de sciences politiques obtenue en 1982 fournit la matière à une autre publication, Les Stratèges de la faim. Ses recherches la conduisent à critiquer la Banque mondiale, le FMI et la FAO, qui poussent les pays pauvres à s'endetter, puis le principe même de la dette. Son travail impressionne, mais aussi son élégance et sa réserve. Au cours de ces années 1980-1990, elle signe souvent dans Le Monde diplomatique, journal pourtant très masculin.

De 1989 à 1996, elle siège au conseil d'administration de Greenpeace International puis de Greenpeace France où elle dit s'être formée aux questions écologiques – et aussi, semble-t-il, aux tactiques spectaculaires et d'entrisme dans les négociations internationales. C'est le type même du chercheur précurseur indépendant. Susan George n'entend pas prendre de retraite. Elle reste profondément engagée jusque dans les années 2010, au cours desquelles on le retrouve aux côtés de Stéphane Hessel, Edgar Morin, Michel Rocard, Pierre Larrouturou ou interpellant Emmanuel Macron pendant la crise des « gilets jaunes » en 2019. Elle déclare aimer les gens qui, tel Pierre Bourdieu, « se radicalisent en vieillissant ».

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Marie-Paule NOUGARET, « GEORGE SUSAN (1934- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/susan-george/