SARKIS (1938- )

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La phrase souvent citée de Sarkis, « Ma mémoire est ma patrie » (titre de l'une de ses œuvres exposée en 1985 à la Kunsthalle de Berne), résume parfaitement la démarche de ce plasticien dont l'œuvre se trouve à la fois nulle part (car elle est en devenir constant au travers de multiples « satellites », pour reprendre un terme utilisé par l'artiste) et en des lieux précis selon les expositions (elles ne sont jamais identiques). En accordant une place fondamentale à la mémoire dans son travail, Sarkis n'entend pas se référer uniquement à sa propre existence mais essentiellement, par-delà les éléments biographiques qui émaillent l'œuvre, à une activité dynamique comprise comme un antidote à l'oubli de l'histoire humaine, histoire qui peut apparaître tantôt dans ses multiples manifestations esthétiques – principalement musicales, théâtrales, cinématographiques et photographiques – tantôt dans ses implications sociales et politiques, à travers les siècles et les civilisations. Leur interaction forme une sorte de Gesamtkunstwerk (« œuvre d'art total ») qui, paradoxalement, ne tend pas à unifier mais à disséminer les enjeux et les formes. Le travail – notion chère à l'artiste – ne consiste donc pas à figer les productions dans une totalité mais à les faire évoluer dans un mouvement en spirale où le passé se projette dans le présent et où le présent est déjà une promesse d'avenir. Sans être construite de manière cyclique, l'œuvre de Sarkis est constituée de rappels, à leur tour transformés par de nouveaux éléments, et l'ensemble devient la mémoire du futur.

Né en 1938 à Istanbul, Sarkis Zabunyan, dit Sarkis, sera marqué par la situation géographique et historique d'une ville enracinée entre l'Orient et l'Occident, au carrefour de différentes religions, où s'est joué, en particulier, le destin des images lors de la querelle entre iconoclastes et iconodules. C'est à Istanbul que Sarkis expose pour la première fois en 1960 (galerie de la Ville), peu de temps avant d'émigrer en France en 1964, à Paris, où il vit encore. Il expose en 1967, à la galerie Blumenthal-Mommaton, et reçoit la même année le prix de peinture de la biennale de Paris ; en 1970, une exposition conjointe avec Christian Boltanski au musée d'Art moderne de la Ville de Paris le fait connaître à un plus large public. Les œuvres réalisées depuis son arrivée sont souvent des résistances électriques, parfois éclairées par des néons et installées dans des caissons en métal, ou encore des objets du quotidien chargés d'un rayonnement dispensé à l'aide de flux électriques ou d'un compteur. Ces pièces évoquent l'idée d'énergie, l'un des thèmes fondamentaux de son œuvre. Il utilise également des métaux pauvres, ou considérés comme impropres à l'art – le goudron, par exemple –, qui le rapprochent des travaux de l'arte povera ou de l'œuvre de Joseph Beuys. Sarkis photographie ces pièces quand elles sont installées pour garder la trace des différentes présentations successives puisqu'elles sont toujours modifiées. En 1971, son exposition à la galerie Sonnabend (Paris), intitulée Le Troisième Reich des origines à la chute, inaugure le thème de la guerre qui reviendra régulièrement dans son œuvre, notamment avec la série des Blackout (de 1974 à 1979) dont Sarkis a révélé l'origine : « Un message radio diffusé pendant l'intervention militaire turque à Chypre et indiquant des zones interdites que j'avais repérées sur une carte et que j'avais ensuite matérialisées par 18 points qui formaient une sorte de configuration. » Ce travail aboutira au noyau central de son œuvre, ce que Sarkis appelle le Kriegsschatz (le « trésor de guerre »), problématique présentée d'abord à l'occasion du festival de Nyon en 1976, puis en 1978 lors d'une exposition à Münster. Au cours d'un conflit, le butin, la prise de guerre, tout en dépossédant l'ennemi de ses biens, est encore une manière d'avoir du pouvoir physique et psychologique sur lui. À l'instar d'un guerrier, le Captain Sarkis – comme se dénommera désormais l'artiste – s'approprie des objets, souvent hétéroclites (bicyclette, radio, baignoire, table de cordonnier, statuettes du Nigeria, clous, objets venus d'Asie, etc.), tous chargés d'une histoire, personnelle ou collective, qu'il faut remettre en circulation. De la même manière que toutes les cultures (notamment par le truchement des musées) possèdent leurs trésors et, par là même, une identité, Sarkis lui aussi amasse un trésor sans cesse renouvelé et modifié au fil des expositions. Non pour avoir du pouvoir sur les individus ou la société mais pour redonner sa plénitude au sens.

De chaque nouvelle exposition un objet peut se détacher qui deviendra le point nodal d'une exposition ultérieure, ou bien une exposition particulière peut elle-même faire l'objet d'une autre exposition. Chaque nouvel objet et chaque nouvelle exposition redéfinissent ainsi la place temporelle et topographique qu'occupent les autres, mais chaque objet exposé contient une parcelle d'un autre objet ou d'une autre installation qui permet des renvois au sein de cet immense archivage qu'est le Kriegsschatz. Archiver, stocker, enregistrer des trésors successifs est ce qui a, entre autres, conduit Sarkis à introduire dans ses expositions des bandes magnétiques, souvent accumulées et jetées au hasard sur d'autres objets. Mais ces bandes, des enregistrements d'œuvres de Wagner, Schönberg, Berg, Webern, musiciens qui font partie de la « mytho-poésie » inventée par Sarkis, ne peuvent être écoutées sur place. Elles sont, au sens littéral, une mémoire prête à être captée, une mémoire potentielle sauvegardée, maintenue symboliquement dans le secret comme on le ferait, précisément, pour un trésor. Le trésor du sens ou des sens possibles est simplement là, prêt à réactiver la mémoire. La mytho-poésie de Sarkis inclut également des dramaturges – Shakespeare, Artaud ou Brecht – ou encore des cinéastes – Fassbinder, Godard, Bergman, et surtout Tarkovski. Étant donné ces références, on comprend que les installations de Sarkis soient devenues toujours plus théâtrales et que les mises en scène aient une importance capitale dans la mise au jour de la mémoire de l'artiste. Son œuvre est toujours en quête de liens entre le particulier et le général, comme le montre l'installation Ma Chambre de la rue Krutenau en Satellite (1989), qui souligne une complémentarité entre la chambre de Sarkis à Strasbourg (où il a enseigné) et l'exploration plus large du monde. Le microcosme et le macrocosme étaient réunis et répartis en six maquettes de la chambre – respectivement à l'échelle 1/50, 1/20, 1/10, 1/5, 1/2, 1/1 –, comprenant également des « trésors » tels que des photographies de l'atelier parisien, un fusil rouillé, une écritoire chinoise, des bandes magnétiques de musique et d'u [...]

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  • : professeur en esthétique à l'université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne, critique d'art

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Pour citer l’article

Jacinto LAGEIRA, « SARKIS (1938- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sarkis/