LECCIA ANGE (1952- )

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Né le 19 avril 1952 à Minerviù en Corse, Ange Leccia a fait des études de cinéma et de philosophie à la Sorbonne. Un des représentants les plus originaux de l'art français à l'étranger, et notamment dans les grandes manifestations internationales comme la biennale de Venise (1993), il a réalisé une des roues présentées pour le passage à l'an 2000 sur l'avenue des Champs-Élysées à Paris.

L'œuvre de Leccia, qui est aussi un remarquable enseignant, témoigne d'une évolution significative et de singulières réussites où on décèle un style très personnel. L'artiste s'est peu à peu imposé comme le maillon fort d'une chaîne qui conduit de l'appropriation de l'objet pratiquée par les héritiers du nouveau réalisme dans les années 1970-1980 à l'art vidéo des Dominique Gonzalez-Foester, Pierre Huyghe ou Philippe Parreno. Du faisceau de particules matérielles – cristaux, grains de sable, poussières ou gouttelettes d'écume –, qu'il capturait dans des toiles à petits points d'esprit minimaliste, au faisceau du projecteur de cinéma qu'il a très vite adopté à blanc, sans projection d'images, l'artiste s'est transformé dans les années 1970, dans le sillage de ses aînés Klein et Tinguely, en dispensateur d'énergie, émetteur. Pensionnaire de la Villa Médicis à Rome entre 1981 et 1983, il métamorphose le lieu par ses projections. Tantôt il filme le groupe sculptural des Niobides dans le jardin et, après des copies successives, le projette de l'intérieur de l'atelier vers les fenêtres, comme une pure comète classique, un fantôme issu de la Renaissance. À un autre moment, il fait surgir le flot de la mer sur les façades. Ange Leccia réagit en romantique aux systématisations pratiquées dans les années 1970 par B.M.P.T. (Buren, Mossé, Parmentier, Toroni) ou par le groupe réuni autour de Louis Cane et Marc Devade dans la revue Peinture. Cahiers théoriques.

Cependant, à l'instar de Buren ou de Toroni, jamais il ne cessa de réfléchir au choix du médium, à sa mise en œuvre et à la place des procédés dans la production du sens. Ainsi, par les techniques de photocopiage pour ses dessins au feutre, de copie de copie pour ses films, de projection blanche ou de projection absorbée lorsque deux sources de lumière confrontées s'annihilent, l'artiste élimine ce que le message pourrait avoir de trop circonstanciel pour ne garder que l'essentiel : la transmission d'énergie. À l'affaiblissement et à la perte inévitables, l'artiste oppose, non sans un humour empreint de nostalgie, les certitudes naïves dont notre monde moderne s'étourdit : la beauté du neuf, le « bel aujourd'hui » mallarméen du produit qui comble les désirs du moment parce qu'il est le plus avancé. Dans ses « arrangements » des années 1980 – appelés ainsi par l'artiste de préférence à « installations » ou à « œuvres in situ » parce que le mot met l'accent sur une manière de négociation jamais close entre ce que veut l'artiste, ce que le lieu peut suggérer et ce que le moment requiert –, Leccia donne en effet à voir des objets flambant neufs (projecteurs, téléviseurs, automobiles...) encore emballés ou à peine sortis du carton et confrontés à leurs semblables dans une jalouse exclusion de l'homme. La spectacularisation des présentations permet à l'artiste de dévoiler le primat du symbolique sur le fonctionnel dans notre rapport aux objets. La cure de jouvence promise par le renouvellement incessant des biens de consommation peut-elle dissimuler les obscures angoisses qui fondent l'accumulation ? Mais sans pessimisme excessif, respectueux de l'ingéniosité que recèlent les machines, Leccia aime à nous mettre par elles, selon ses propres expressions, « en état de siège » ou encore « en état d'alerte ». Dans l'œuvre bien nommée Séance, des projecteurs prennent la place des spectateurs. Dans l'accumulation de globes terrestres éclairés de l'intérieur présentée à la première biennale de Lyon en 1995, l'effet de serre est physiquement sensible. Les motos de la gendarmerie aux feux clignotants allumés font entrer au musée la panique des villes.

Depuis les années 1990, l'artiste s'adonne davantage à la vidéo (La Mer, 1991 ; Fumées, 1995 ; Orage, 2000 ; Impossible étoile, 2012) et au cinéma avec des courts (Azé, 2004 ; La Déraison du Louvre, 2005 ; Nymphéa, 2007) et des longs-métrages (Nuit bleue, 2009). L'exposition Pacifique au musée d'Art moderne de la Ville de Paris en 1997 et le film Île de beauté réalisé avec Dominique Gonzalez-Foester et projeté pour la première fois au musée de Grenoble en 1998, dans lequel il opère la synthèse entre son île natale et sa seconde patrie mentale, le Japon, montrent une fascinante capacité à saisir icônes et lieux communs, musique de variétés et anecdotes d'un jour, et à les confronter au tumulte des éléments, flots et fumées bouillonnants dessinés par Léonard de Vinci. Confier une « roue de l'an 2000 » à Ange Leccia était reconnaître que son œuvre a partie liée avec l'énigme des commencements.

En 2001, il crée et devient le responsable du Pavillon Neuflize OBC, le laboratoire de création du Palais de Tokyo. En 2013 le MAC/VAL de Vitry-sur-Seine lui consacre une exposition, Logical Song, suivie de Jamais la mer ne se retire au Palais de Tokyo, à Paris, en 2014.

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Écrit par :

  • : professeur d'histoire de l'art contemporain à l'université de Paris-X-Nanterre

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Pour citer l’article

Thierry DUFRÊNE, « LECCIA ANGE (1952- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/ange-leccia/