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ROBINSON CRUSOÉ, Daniel Defoe Fiche de lecture

Une apologie de l'homme blanc

Robinson Crusoé est, paradoxalement, le roman anglais du bourgeois moyen, dont les aspirations sont celles d'un bon commerçant, organisateur avisé, naïf et pieux, ayant foi en l'homme et en la capacité de la grâce à conduire les actes de sa vie. Defoe y exalte les valeurs de son temps, qui précède et anticipe la révolution industrielle. Un temps où le progrès matériel, les nécessités de la productivité, les perfectionnements techniques s'accompagnent d'un mode nouveau d'organisation de la société. Le travail et ses fruits, la récompense à en attendre prennent le pas sur la vision chrétienne qui montrait l'homme, au sortir du Paradis, livré à lui-même et jeté dans le monde. C'est ainsi que Robinson organise sur son île un monde qu'il parvient à hiérarchiser. Au maximum de son peuplement permanent, quand l'île abrite quatre personnages, Robinson définit la répartition des tâches, les trois autres étant réduits au rôle d'exécutants : « Mon île était alors peuplée, je me croyais très riche en sujets ; et il me vint et je fis souvent l'agréable réflexion, que je ressemblais à un roi. Premièrement, tout le pays était ma propriété absolue, de sorte que j'avais un droit indubitable de domination ; secondement, mon peuple était complètement soumis. » C'est une division du travail avant la lettre.

L'originalité de Defoe est double : d'une part, Robinson Crusoé fût-il teinté de passages d'une tonalité plus négative, est un roman de l'optimisme, qui célèbre la capacité de l'homme à se dominer puis à exercer son pouvoir sur le monde environnant. De plus, Defoe repousse les limites de l'imaginaire en créant un monde cohérent, au moyen d'un luxe de détails précis qui rendent possible l'invraisemblable, exploit d'autant plus remarquable qu'il n'a lui-même jamais voyagé.

Le roman fait aussi l'apologie de certaines valeurs morales : l'exigence éthique guide Robinson, suivant la tradition puritaine, de l'erreur vers la vérité. Surprenant cheminement d'un négrier qui enseigne à Vendredi l'universalité de l'homme dans son rapport personnel et individuel à Dieu. Robinson incarne ici le rôle salvateur de l'homme blanc parti à la conquête de terres inconnues, justifiant la colonisation par les apports matériels de la civilisation occidentale, et les effets bénéfiques d'un enseignement spirituel menant au vrai Dieu. L'examen de conscience, pratiqué par Robinson dans sa solitude, devient alors un rappel des voies impénétrables de la providence, qui devaient le mener sur une île déserte pour sauver Vendredi, à la fois des griffes de ses congénères, et d'un paganisme débouchant sur le cannibalisme.

Avec Robinson Crusoé, Defoe est parvenu à créer un véritable mythe littéraire, imité ou détourné après lui par Johann-Rudolf Wyss (Le Robinson suisse, 1813), Jules Verne (L'Île mystérieuse, 1874), William Golding (Sa Majesté des mouches, 1954) ou Michel Tournier (Vendredi, ou les Limbes du Pacifique, 1967).

— Jean-François PÉPIN

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Écrit par

  • : agrégé d'histoire, docteur ès lettres, professeur au lycée Jean-Monnet, Franconville

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Média

<it>Robinson Crusoé</it>

Robinson Crusoé

Autres références

  • DEFOE DANIEL (1660-1731)

    • Écrit par Pierre NORDON
    • 1 941 mots
    • 1 média
    ...l'ordre nouveau auquel participent les personnages de Defoe. De tous les récits du romancier, le plus représentatif, sinon le plus parfait, est évidemment Robinson Crusoé. L'épisode central constitue en vérité une épopée, celle de l'homme blanc, dont elle exalte les valeurs économiques, morales et religieuses....
  • JEUNESSE LITTÉRATURE POUR LA

    • Écrit par Jean PERROT
    • 7 646 mots
    • 9 médias
    ...commerce et des forêts. Avec plus d'une centaine de rééditions, le livre fut un roman pédagogique majeur dans les deux siècles qui suivirent. Mais c'est bien La Vie et les étranges et surprenantes aventures de Robinson Crusoé (1719) de Daniel Defoe, traduit en français l'année suivante et que les enfants se...
  • ROMAN D'AVENTURES

    • Écrit par Sylvain VENAYRE
    • 3 878 mots
    • 9 médias
    ...celles de la société bourgeoise : l’énergie, la ténacité, la foi et, surtout, le travail et le savoir. En cela, les « robinsonnades » sont éclairantes : sur le modèle du Robinson de Daniel Defoe, les héros naufragés sur une île reconstruisent grâce à ces seules vertus la civilisation qu’ils ont perdue....

Voir aussi