CASTEL ROBERT (1933-2013)

Carte mentale

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Pour tenter d'échapper aux travers de l'hagiographie, on peut s'en remettre au portrait de lui-même que Robert Castel a esquissé dans un texte intitulé « Le Subjectif et l'objectif », en 2007. Aux antipodes de l'autocélébration, il s'est efforcé de montrer dans cette « auto-socio-analyse » ce que son travail doit à la fois à une trajectoire sociale improbable et à l'histoire du monde des sciences sociales où elle s'est déroulée.

Les deux volets de l'œuvre de Robert Castel – la maladie mentale, d'une part, le salariat, d'autre part – font écho à son double intérêt pour les mécanismes psychologiques et pour les mécanismes sociaux et, plus précisément, pour les tentatives – nouvelles dans les années 1960 – de compréhension du sujet psychologique et du sujet social comme « les deux faces d'une même médaille ». Précédemment, les efforts les plus rigoureux pour tenter d'articuler le « subjectif » et l'« objectif » avaient été engagés par le freudo-marxisme d'Herbert Marcuse, auquel Castel consacra ses premiers travaux. Ce double intérêt trouve sans doute son origine dans une trajectoire biographique marquée à la fois par une migration de classe de grande ampleur et par la tragédie : une double « désaffiliation », familiale et sociale.

Trajectoire détournée

Le destin probable de Robert Castel, né à Brest en 1933, fils d'un petit employé des Ponts et Chaussées, issu des classes populaires « respectables », laïques et républicaines, était de devenir ouvrier du port à l'Arsenal. La tragédie le brise : sa mère meurt d'un cancer en 1943 et son père se suicide deux ans plus tard. Recueilli par sa demi-sœur, il obtient un C.A.P. d'ajusteur-mécanicien, puis un brevet d'enseignement industriel. Mais, au collège technique, il lit beaucoup « pour oublier le monde ». Premier en français, il sera scolairement « élu » par un professeur de mathématiques et conforté dans cette élection par « le mandat » de réussite scolaire qu'il reçoit de son beau-frère, ouvrier électricien. Ainsi peut-on comprendre une trajectoire de miraculé scolaire qui conduit un boursier de la République du lycée à l'agrégation de philosophie, puis de l'enseignement secondaire à l'Université, en passant par une « élection » réitérée par Éric Weil qui en fera son assistant à la faculté de Lille, puis par Raymond Aron qui sera son directeur de thèse.

Outre la tentative de contrôle des affects et de maîtrise des effets de la migration sociale, cet attrait pour la philosophie et l'abstraction doit sans doute quelque chose à la quête improbable d'une position « hors du monde » – en rupture avec le monde d'origine sans pouvoir prendre racine dans le monde d'accueil –, mais aussi d'une position en retrait, à distance, condition nécessaire à l'objectivation du monde social et à sa maîtrise symbolique. De cette formation philosophique, l'œuvre de Robert Castel porte trois fois la trace : le renoncement électif à l'enquête empirique, le recours à l'histoire qui le rapproche de Foucault, et le souci de conceptualisation. Quant à son passage de la philosophie à la sociologie, il s'apparente plus à un déplacement de la volonté de savoir vers des objets prosaïques (comme la photographie) qu'à une conversion : la rencontre avec Bourdieu, enseignant également à Lille, en sera l'occasion.

Le choix de son premier domaine d'investigation – la maladie mentale, la psychanalyse, la psychiatrie, auxquelles il a consacré une quinzaine d'années – doit sans doute quelque chose à des intérêts associés à sa trajectoire : intérêt pour les situations marginales, les destins mal assurés, les trajectoires erratiques, dont la folie et, dans le deuxième volet de son œuvre, la « désaffiliation » représentent des cas limites. Ce choix d'objet était appelé à devenir un enjeu intellectuel et politique central dans le contexte de l'humeur anti-institutionnelle dominante – en l'occurrence, antipsychiatrique – de l'après-Mai-68. Son intérêt déçu pour la psychanalyse – parce que, dissolvant la dimension sociale, elle échouait à articuler le psychologique et le social et parce qu'elle était devenue un foyer de diffusion de « la culture psychologique », vecteur du déplacement des formes de domination de « l'autorité-coercition » à la « persuasion-manipulation » (Le Psychanalysme, 1973) – le conduit alors à durcir, dans une perspective toute durkheimienne, la coupure épistémologique entre le psychologique et le sociologique. « Po [...]

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SOCIOLOGIE HISTORIQUE

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Pour citer l’article

Gérard MAUGER, « CASTEL ROBERT - (1933-2013) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/robert-castel/