GEORGIENS POÈTES

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Les thèmes

Quelle que soit la différence des talents individuels, tous ces poètes ont des traits communs. Aucun, à vrai dire, n'est de stature majeure, ni par la vigueur de l'inspiration, ni par l'originalité de l'expression ou la nouveauté des thèmes traités. Au point que, quelques années plus tard, lorsque deux d'entre eux, J. C. Squire (1882-1958) et Harold Monro, voulurent dresser le bilan de cette période poétique, ils mirent l'accent sur son caractère anthologique. « Est-ce une grande période, ou une minuscule ? » demande Harold Monro dans sa préface à Twentieth Century Poetry (1928) – la plus copieuse des anthologies, où soixante-dix-sept poètes sont représentés, y compris ceux qui venaient de détrôner les georgiens –, et il ajoute : « Réponde qui pourra ! Quelqu'un à qui je parlais me disait : « Ils ne sont tous que des personnes poétiques, pas des poètes. Qui les lira d'ici à un siècle ? » A quoi je répondis : « Ils sont si nombreux que, d'ici un siècle, ils pourront paraître comme un poète composite... »

Réponse modeste et injuste, et pourtant... Si modernes qu'ils se veuillent à l'égard de leurs prédécesseurs édouardiens ou victoriens, ils se font de la poésie une conception commune qu'on pourrait retracer jusqu'aux romantiques, et même au-delà. La poésie est l'utilisation distinguée de la langue, pour exprimer des émotions simples, accessibles à une communauté linguistique, qui relèvent du domaine du cœur, facilitent la rêverie et prétendent affiner la sensibilité du lecteur. La distinction de la langue se marque dans le choix des mots, le respect des conventions poétiques, quelque mépris pour cet exercice de l'intelligence qu'on appelle en anglais wit, et un effort soutenu pour user de toutes les ressources musicales de la langue. Une telle conception du « poétique » est donc éminemment conservatrice ; elle apparaît négative en ce qu'elle exclut les innovations trop hardies, les ruptures de rythme ou de syntaxe, les images insolites, et surtout le contact direct avec les préoccupations et les angoisses profondes de l'époque contemporaine. On songe à « Mon âme est une infante en robe de parade », ou encore à « Mon âme est un paysage choisi ».

Le paysage choisi est ici la campagne anglaise telle que des siècles de poésie et le climat l'ont façonnée : prairies, feuillages et fleurs profuses, rivières enchanteresses et poissons scintillants. La nature, non pas déifiée comme chez les romantiques, ni personnalisée jusqu'au symbole, mais intimement perçue, est une source constante d'inspiration. La faune et la flore, les animaux et les oiseaux, typiquement anglais, hantent ces anthologies, où ils sont parfois l'objet de poèmes entiers. D. H. Lawrence, qui n'était certes pas un georgien pur sang, écrivit tout un volume sur ces thèmes : Birds, Beasts and Flowers (1929). Les phénomènes de la nature, suivant le cours des saisons, sont le fond du tableau où s'inscrit la méditation ou l'effusion, extatique sans excès, personnelle et touchante toujours.

C'est une poésie qui tourne le dos à la ville, qui fait peu de place à l'amour et à la passion, préoccupée de beauté, mais ignorant les thèmes métaphysiques. Les poèmes sont généralement courts, aux rythmes réguliers, à la diction suave, au vocabulaire un peu désuet et précieux ; ils appartiennent au genre traditionnel des lyrics. Les symboles en sont clairs, la lecture facile. Poésie pleine de charme, sérieuse et triste, modeste mais un peu débile aussi, que le tumulte de la vie et de la pensée moderne n'atteint pas, et qui ne pourra survivre au prodigieux bouleversement de la Première Guerre mondiale, ni au renversement des valeurs poétiques opéré par Ezra Pound (1885-1972) et T. S. Eliot.

Cependant, nombre de ces poètes vécurent la Grande Guerre, certains même en furent les victimes ; ce fut, pour les survivants, un réveil cruel. La nostalgie des paysages idylliques fait place à la sordide réalité de la guerre, et le public qu'avait enchanté le lyrisme prenant de Siegfried Sassoon (1886-1967), de Robert Graves (1895-1985) ou d'Osbert Sitwell (1892-1969) fut épouvanté de voir à quel point l'univers poétique avait brusquement basculé dans l'horreur. Les aimables georgiens ont ainsi contribué à rendre à la conscience anglaise le sens de la gravité du rôle que la poésie peut assumer.

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  • : doyen honoraire de la faculté des lettres et sciences humaines d'Aix-en-Provence

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Pour citer l’article

Henri FLUCHÈRE, « GEORGIENS POÈTES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 13 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/poetes-georgiens/