OE KENZABURŌ (1935- )

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Les nombreuses œuvres romanesques et les essais critiques d'Oe Kenzaburō constituent une part essentielle de la littérature japonaise contemporaine. Ils lui ont valu de recevoir le prix Nobel de littérature en 1994. Contrairement à certaines valeurs éthiques, esthétiques et littéraires, présentées en France comme de constantes caractéristiques de la culture japonaise – renoncement à la vie, sensibilité aiguë devant la nature éphémère des choses, goût de perfection dans les détails –, Oe Kenzaburō met l'accent, dans ses œuvres souvent violentes et même subversives, sur l'attachement à la vie, la volonté de durer et la recherche tenace d'une vision totale de l'univers. Il retrouve et amplifie un autre courant de la tradition japonaise enracinée dans la vitalité intarissable du peuple, qui s'exprime à travers le rire mêlé de larmes, la colère doublée de douceur, la détresse accompagnée d'espoir.

Oe Kenzaburō, 2006

Photographie : Oe Kenzaburō, 2006

Le prix Nobel qui fut décerné à Oe Kenzaburō en 1994 a voulu consacrer celui qui, «avec une grande force poétique, crée un monde imaginaire où la vie et le mythe se condensent pour former un tableau déroutant de la délicate situation humaine actuelle». 

Crédits : China Photos/ Getty Images News/ AFP

Afficher

Humiliés et offensés

Oe Kenzaburō est né en 1935 dans un petit village de l'île de Shikoku. Il passa son enfance dans ce cadre rural, où les hommes vivaient en contact intime avec la nature. Le Japon cependant était en guerre et l'on enseignait aux écoliers la loyauté absolue vis-à-vis de l'Empereur. Oe Kenzaburō – qui, tout jeune, perdit son père – avait dix ans quand le Japon accepta la reddition inconditionnelle. Deux idées fondamentales de la Constitution (1947) formeront dès lors la conviction politique du futur écrivain : la souveraineté accordée au peuple et l'abandon de toute force militaire. Mais la démocratisation du Japon fut vite freinée : à partir de la guerre de Corée, le gouvernement japonais, étroitement lié aux États-Unis par un pacte militaire, commença à reconstruire une armée. Oe Kenzaburō ressentit avec acuité les bouleversements politiques, sociaux et moraux qui ne cessèrent de secouer son pays en convalescence. Il combattra plus tard pour la cause de la vraie démocratie.

En 1954, il entre à l'université de Tōkyō. Il s'intéresse à la littérature française, en particulier à Jean-Paul Sartre, mais il est surtout attiré par Watanabe Kazuo (1901-1975), grand spécialiste de la littérature de la Renaissance, entre autres de Rabelais : universitaire et essayiste, Watanabe Kazuo a transmis à ses compatriotes l'esprit des humanistes français, et sa puissante personnalité a profondément marqué ses disciples.

La carrière de romancier de Oe Kenzaburō commence en 1957 avec son Kimyō na shigoto (Un drôle de travail) ; elle s'affirme en 1958 avec Shiiku (Élevage) qui lui permet d'obtenir le prix Akutagawa, consécration des écrivains japonais. La force productive du jeune Oe est éblouissante : en deux ans il publie dix-sept œuvres dont la plupart sont des nouvelles. Ces ouvrages ont été accueillis avec enthousiasme par le public qui a vu dans leur auteur le porte-parole de la nouvelle génération d'après guerre. Trois thèmes principaux s'en détachent : d'abord l'état d'esprit des jeunes Japonais, enfermés par un « mur informe mais persistant », las et presque désespérés. Kimyō na shigoto et Shisha no ogori (1957, Orgueil des morts) en sont de fortes illustrations. Ensuite les rapports de tension qui se produisent entre les étrangers dominants, les Japonais humiliés – victimes et observateurs qui, souvent, s'opposent les uns aux autres – et les intermédiaires : prostituées, interprètes, etc. ; tout cela – dont Ningen no hitsuji (1958, Hommes devenus moutons) nous donne un bon exemple – reflète fidèlement la situation du Japon sous l'occupation. Enfin l'évocation du monde des enfants qui savent vivre en liberté, liberté vite détruite par l'intervention des adultes : ainsi, dans Shiiku, un lien se crée spontanément entre les enfants du village et le prisonnier noir, mais ce lien sera brutalement rompu par les adultes soumis aux institutions. L'abondance des images sensorielles et sexuelles souvent très crues et le lyrisme jaillissant de ses phrases tortueuses constituent la couleur personnelle de l'auteur.

Dans les années qui suivirent, Oe Kenzaburō ne cessa de publier des nouvelles, des romans, des scénarios et de nombreux articles concernant des problèmes actuels. Le thème central de ces œuvres est l'atonie de la jeunesse japonaise, impuissante à se convaincre de sa raison d'être. Le héros de Warera no jidai (1959, Notre époque) dit à la fin du roman : « Le seul acte possible pour moi est de me tuer » ; n'ayant pas suffisamment de courage pour le mettre à exécution, il continue néanmoins à vivre en sursis. Deux solutions désespérées résultent de cet état amorphe et corrosif : le terrorisme suicidaire et le sexe. Dans Sebuntīn (1961, Seventeen), Oe Kenzaburō reconstitue admirablement le mécanisme psychologique d'un jeune terroriste d'extrême droite qui avait assassiné en 1960 Asanuma Inejirō, président du Parti socialiste japonais, et s'était donné la mort dans sa prison. Dans Seiteki ningen (1963, Homo sexualis) nous trouvons le cas extrême d'un homme qui se livre délibérément à la perversion sexuelle pour échapper au sentiment de vide.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 3 pages

Écrit par :

  • : assistant associé à l'Institut national des langues et civilisations orientales

Classification

Autres références

«  OE KENZABURO (1935- )  » est également traité dans :

JAPON (Arts et culture) - La littérature

  • Écrit par 
  • Jean-Jacques ORIGAS, 
  • Cécile SAKAI, 
  • René SIEFFERT
  •  • 20 418 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « La catastrophe du 11 mars 2011 et les nouveaux enjeux de la littérature »  : […] La littérature, au Japon, aurait pu poursuivre sa trajectoire en intégrant au fur et à mesure les nouvelles modalités apportées par le tournant numérique : e-book, e-librairies, plateformes collaboratives, ou romans sur portables – les keitai shôsetsu  –, qui ont connu un grand engouement durant la première décennie du xxi e  siècle. Mais, au milieu de cette effervescence, un événement majeur est […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Masayuki NINOMIYA, « OE KENZABURŌ (1935- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/oe/