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NUIT DES MÈRES

La fête nordique dite de la nuit des Mères est mentionnée par Bède le Vénérable (De temporum ratione, XIII) qui rapporte cette expression (Modranith) comme désignant, aux temps païens, la veille de Noël. En première approximation, cette appellation atteste une influence celtique irrécusable et renvoie au culte des Mères (Matres, Matrae, Matronae), qui, s'il ne paraît pas avoir été connu de la Scandinavie à proprement parler, a joui d'une popularité bien établie dans tout le reste de la Germania : tant en Allemagne continentale qu'en Frise, on a la preuve de l'existence de divinités féminines de la fertilité-fécondité, conçues d'abord comme donatrices. Presque partout, on a retrouvé des stèles et des gravures représentant des femmes, debout ou assises, tenant dans leurs mains des fruits ou des cornes d'abondance ; on les appelle Gabiae, Alagabiae (d'après un thème initial intéressant qui évoquerait l'idée de chance) ou Dea Garmangabis, noms dans lesquels revient constamment gab, qui signifie « don ». Telle est, par exemple, la Nehalennia frisonne. On peut aussi, naturellement, penser à l'Idhunn nordique avec ses pommes de jouvence.

Sans doute ces femmes peuvent-elles être mises en relation avec certaines déités ou représentations fatidiques, telles les valkyries. Mais il est plus satisfaisant de les considérer comme une résurgence récente, ou comme une coïncidence, favorisée par les influences celtiques, avec une notion très ancienne, celle des dises (dísir), qui présidaient à la naissance de chaque être humain et le dotaient d'un destin propre, et mieux encore et en remontant plus avant dans le temps, avec cette Terre-Mère dont les gravures rupestres de l'âge du bronze scandinave (~ 1500 à ~ 400) attestent l'extrême popularité ainsi que l'extension de son culte. Avec ces deux thèmes de destin et de fertilité-fécondité, qui sont en interaction, on se trouve au cœur de ce que l'on peut considérer comme un des états archaïques de la religion nordique ancienne.

La nuit des Mères mentionnée par Bède et associée à la fête de jul (Noël) — c'est-à-dire au sacrifice rituel et saisonnier aux Alfes (álfablót) —, fête de la fécondité par excellence, serait alors ou bien une perpétuation ou bien une résurgence intéressante d'une attitude cultuelle aussi vieille que le monde nordique. Et, à l'époque où écrit Bède, dans le monde anglo-saxon plus ou moins coupé de la souche scandinave, il n'est pas interdit de chercher, derrière la nuit des Mères, un souvenir plus ou moins inconscient du culte autrefois voué à Frigg ou à Freyja, l'une et l'autre maîtresses de la fertilité-fécondité.

— Régis BOYER

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Écrit par

  • : professeur émérite (langues, littératures et civilisation scandinaves) à l'université de Paris-IV-Sorbonne

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • GAULE

    • Écrit par Jean-Paul DEMOULE, Jean-Jacques HATT
    • 26 438 mots
    • 4 médias
    ...célébration de la descente de la déesse-mère et de ses compagnons aux enfers trouve son prolongement dans des usages locaux du réveillon de Noël, comme la «   nuit des Mères » célébrée en Rhénanie au cours du haut Moyen Âge (la famille passait la nuit en réjouissances ; autour de la table de festin étaient ménagées...

Voir aussi