NORNES

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On caractérise communément les Nornes comme étant les Parques du Nord. En un sens, cette assimilation est judicieuse parce qu'elle met bien en relief l'influence hellénique qui leur a vraisemblablement donné naissance, d'autant plus qu'une étymologie possible de leur nom renverrait à l'idée de tordre, de tresser, et que leur figure s'en trouverait coïncider encore mieux avec celle des sœurs filandières. Elles s'appellent Urdhr, Verdhandi et Skuld. Seul le premier de ces noms — en fait, un prétérit du verbe verdha, verbe d'état — paraît authentique ; les deux autres, le deuxième surtout, qui est un participe présent du même verbe et dont la fabrication ressortit au « style savant » calqué sur le latin d'Église, ont quelque chose d'artificiel, tout comme paraît trop logique et trop dépendant d'une conception du temps qui n'était pas si linéaire dans l'univers nordique ancien le sens qu'ont leurs trois noms : passé, présent et avenir.

Cela ne permet pas cependant de contester l'existence même des Nornes ou le principe qui aurait dicté l'affabulation, peut-être assez récente, qui les concerne. Rien n'est plus aisé que de démontrer le rôle capital, primordial en vérité, que jouait le Destin dans la vision du monde germanique. On est même en droit de considérer que c'est lui le Gudh inn allmáttki (Dieu Tout-Puissant), qui ne se trouve jamais nommé autrement dans les textes. Or, le trait frappant de toutes nos sources, ce sont les innombrables figurations, presque toutes féminines, qu'y prend le Destin.

Le Nord connaissait, par exemple, une entité féminine attachée à un clan ou à une famille donnée, la hamingja, et une autre, tutélaire et liée à l'individu, la fylgja. On a pu démontrer, dans une perspective étroitement naturaliste, que ces dénominations pourraient remonter, en dernière analyse, aux diverses membranes qui enveloppent le fœtus dans le sein maternel et qui l'« accompagnent » (verbe fylgja) ou épousent sa « forme » (substantif hamr, d'où vient hamingja) lors de l'accouchement. De plus, une croyance bien établie tenait qu'au moment de sa naissance l'homme était pris en charge par plusieurs divinités féminines, les dísir (dises), qui correspondent aux dhisanas védiques. Leur rôle était de décider de quelle force, de quelle capacité de victoire (máttr ok megin) jouirait dans la vie le nouveau-né. Elles créaient, formaient, façonnaient son destin, qui ainsi se trouva désigné par le substantif sköp (du verbe skapa : former, créer). Ce thème est vérifié par une autre notion, celle de gaefa (ou gifta) dont jouit tout homme, c'est-à-dire sa chance personnelle. Gaefa et gifta incluent l'idée de « don » fait par les Puissances.

Ainsi, tout un ensemble de concepts, moins hétérogènes qu'il n'y paraît à première vue, régissait le sentiment que le Nord antique se faisait du destin, individuel ou collectif. Il est donc admissible que, le jour où sont venues du monde hellénique des représentations similaires (à moins qu'il ne s'agisse d'un phénomène de parallélisme ou de convergence, ce qui n'est pas à exclure, le fait se manifestant de bien d'autres façons dans l'univers indo-européen), elles aient été adoptées et adaptées par le Nord. Ainsi, les Nornes s'inscriraient au sommet d'une chaîne diffuse où entreraient dísir, fylgjur, hamingjur, etc. Cette adoption pourrait être assez ancienne, car les Nornes ont été intégrées intimement au monde mythologique du Nord. Elles siègent au pied de l'arbre Yggdrasill, soutien de l'univers, source de toute vie, de tout savoir et, donc, de tout destin, à côté de la fontaine fatidique qui porte le nom de l'une d'elles : Urdharbrunnr. Elles se sont si bien implantées dans les mentalités qu'on les retrouve, presque jusqu'à l'époque actuelle, dans le folklore, celui de Norvège, par exemple, où a longtemps survécu la coutume de donner aux nouveau-nés un nornegraut (gruau des Nornes), reliquat sans doute d'anciennes offrandes que l'on faisait en l'occurrence aux Nornes-dises.

Elles ont un autre caractère qui plaiderait en faveur de leur haute antiquité ou bien de l'assimilation profonde à laquelle elles ont donné lieu : elles n'appellent pas de développements romantiques ou pathétiques. Elles sont — sans démonstrations ni déprécations, tout comme, sur un tout autre registre, l'héroïsme n'est jamais ni démontré ni exalté dans les poèmes de l'Edda : il est, et cela suffit.

Il n'empêche que, par une réaction bien compréhen [...]

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  • : professeur émérite (langues, littératures et civilisation scandinaves) à l'université de Paris-IV-Sorbonne

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Pour citer l’article

Régis BOYER, « NORNES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 11 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/nornes/