GLINKA MIKHAÏL IVANOVITCH (1804-1857)

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Les deux opéras

En 1835, Glinka épouse Maria Petrovna Ivanova – erreur funeste ! – et se lance dans la composition de son premier opéra, fondé sur l'histoire d'un paysan russe qui, lors du retrait des armées polonaises, en 1613, sacrifia sa vie pour sauver celle du premier tsar de la nouvelle dynastie des Romanov. Le nom du paysan, Ivan Soussanine, donna le premier titre de l'opéra, qui devint par la suite La Vie pour le tsar. À la même époque, Glinka écrit une sombre ballade pour voix et piano, La Revue nocturne, qui annonce les passages les plus tragiques de l'opéra ; un ton nouveau y apparaît. La première de La Vie pour le tsar, sous la haute protection de Nicolas Ier, le 27 novembre (9 décembre nouveau style) 1836, se solde par un triomphe qui fait de Glinka un héros national. Paradoxalement, l'œuvre ne comporte que peu d'éléments nationaux dans sa structure, qui ressemble fort à celle du théâtre lyrique italien de Bellini et de Donizetti, ainsi qu'à celle de l'opéra français. Le récitatif apparaît pour la première fois dans l'opéra russe, tout comme la technique du leitmotiv. L'invention mélodique, elle, est effectivement nationale, par l'inspiration plutôt que par l'utilisation directe de thèmes populaires. C'est dans cette stylisation parfaitement réussie, et qui est comme naturelle à Glinka, que réside la force de l'œuvre et sa popularité, qui ne sera jamais démentie. C'est aussi dans cet opéra que se révèle pleinement le talent d'orchestrateur de Glinka, son sens des couleurs et – grâce au livret du baron Gregory Rozen – son génie théâtral indéniable.

L'immense succès de ce premier opéra suscite immédiatement la demande d'un autre, dont la source va cette fois être un poème de Pouchkine, Rousslan et Loudmilla. Malheureusement, Pouchkine périt en février 1837 dans son absurde duel, et le livret est finalement écrit par une sorte de comité, composé de Glinka lui-même, et de six camarades, dont Constantin Bakhtourine et Nestor Koukolnik. La construction dramaturgique souffre beaucoup de ce « collectivisme ». Le travail progresse moins vite que dans le cas de La Vie pour le tsar, car Glinka est nommé Kapellmeister de la Chapelle impériale, ce qui l'occupe beaucoup, et sa vie conjugale connaît à cette époque une crise dramatique. Glinka rompt bientôt son engagement de Kapellmeister, se sépare de sa femme et entretient une liaison avec Ekaterina Kern, pour laquelle il compose de nombreuses mélodies. Sa liberté reconquise lui permet de reprendre le travail sur Rousslan et Loudmilla, abandonné depuis un an et demi. Koukolnik lui demande pourtant de la musique pour sa pièce Le Prince Kholmsky, et l'opéra est à nouveau remis dans le tiroir. En mars 1842, Glinka soumet finalement sa partition aux Théâtres impériaux, qui l'acceptent sans réserve. En février de la même année, Franz Liszt arrive à Saint-Pétersbourg, ce qui, selon les dires de Glinka, « provoque la panique chez tous les dilettantes, et même chez les dames à la mode ». L'admiration de Liszt pour Glinka efface dans les mémoires le scandale conjugal, et il est à nouveau admis dans les salons. Rousslan et Loudmilla profita certainement de ce changement de climat social. Rien ne peut cacher, toutefois, les faiblesses dramaturgiques de l'œuvre, ni la médiocre qualité de certains interprètes de la création. La première, le 27 novembre (9 décembre nouveau style) 1842, six ans jour pour jour après celle de La Vie pour le tsar, ne remporte qu'un succès d'estime. Sept librettistes et cinq années de travail irrégulier ne pouvaient qu'aboutir à ce résultat. Plus que jamais, l'œuvre est un patchwork d'éléments disparates, mal proportionnés, parfois sans rime ni raison. Pourtant, l'invention de Glinka s'y déploie de façon incomparable, l'ouverture est un chef-d'œuvre, et la suite – un festival de styles et de numéros, incohérent, éclaté mais éclatant – hantera les compositeurs russes jusqu'à nos jours. Féerie exotique, couleur orientale, instrumentation déchaînée : Rimski-Korsakov serait inconcevable sans Rousslan et Loudmilla, tout comme L'Amour des trois oranges de Prokofiev. Sur le plan dramaturgique et psychologique, cet opéra représente un pas en arrière, et l'on peut regretter qu'il demeure la dernière œuvre du genre achevée par Glinka.

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Pour citer l’article

Piotr KAMINSKI, « GLINKA MIKHAÏL IVANOVITCH - (1804-1857) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/mikhail-ivanovitch-glinka/