BAXANDALL MICHAEL (1933-2008)

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Né en 1933 à Cardiff (Royaume-Uni), Michael Baxandall a conduit une carrière de chercheur et d'enseignant en histoire de l'art dans le Royaume-Uni (il fut professeur « d'histoire de la tradition classique » à l'Institut Warburg et Courtauld, à Londres, et à l'université d'Oxford), puis aux États-Unis (universités de Cornell et Berkeley), sans compter une brève période de collaboration au département des sculptures du Victoria and Albert Museum de Londres. Moins imposante en volume que novatrice et un brin provocatrice, son œuvre, par son ouverture chronologique et thématique, reflète un esprit pour qui la pensée fut une aventure constante.

L'œuvre de Michael Baxandall s'est inscrite de façon critique et créative dans la tradition de recherches iconologiques et socio-culturelles menées à bien par les premiers membres de l'Institut Warburg et Courtauld : il en partagea la curiosité passionnée et multiforme, la conception de l'histoire de l'art comme composante de l'histoire de la culture mentale et des œuvres d'art comme catégorie particulière de « formes symboliques ». L'ouvrage Giotto and the Orators. Humanist Observers of Painting in Italy and the Discovery of Pictorial Composition, publié en 1971 (Les humanistes à la découverte de la composition en peinture, 1340-1450, 1989) portait sur le rôle des premiers humanistes dans l'appréciation des œuvres d'art : la composition picturale, où ils voyaient l'équivalent de la composition d'un discours, et l'impact de leurs propos sur les arts et les artistes, qui sont devenus des filtres linguistiques et conceptuels à travers lesquels le public de la Renaissance et, à leur suite, les historiens de l'art durant des siècles, ont appréhendé les œuvres. L'analyse de la terminologie et des références textuelles de ces « orateurs » potentiels que furent les humanistes italiens, de Pétrarque à Lorenzo Valla, se révélait fructueuse, mais limitée, pour pénétrer dans l'univers mental d'un Giotto ou d'un Pisanello et de leurs admirateurs, et retrouver en même temps cet effet d'« estrangement » qui permettait de revoir, en déjouant les préjugés de notre fausse familiarité, les œuvres fétiches des musées et des monuments.

Il sembla à Michael Baxandall qu'il devait se préoccuper de la « réception » de ces œuvres peintes par un public plus vaste, à savoir, celui des commanditaires. Revenant sur ces marchands florentins, bourgeois conquérants et amateurs d'art dont Aby Warburg avait tracé un premier portrait dans ses Essais florentins, il s'intéressa donc dans son ouvrage Painting and Experience in Fifteenth Century Italy, publié en 1972 (L'Œil du Quattrocento, 1985) à ce qu'il a baptisé leur « équipement culturel ». Il entendait par là cet ensemble de compétences, familiales, sociales et professionnelles constituant un horizon d'attente en liaison avec leur expérience quotidienne. C'est ainsi qu'il a traqué, à travers de nombreuses sources – des manuels de géométrie aux recueils de sermons –, les valeurs et les schèmes communs, s'écartant un peu de la tradition d'érudition livresque de Panofsky pour mieux remettre les pieds sur le sol des églises et des places publiques florentines. Ce livre, si pittoresque en ses innombrables citations et observations originales, si fécond en suggestions et réflexions, mainte fois réédité, pillé et plagié, a fini par devenir une référence académique.

Dans une tonalité moins optimiste et confiante, Michael Baxandall est revenu plus radicalement sur la légitimité et la possibilité même de l'interprétation des œuvres d'art, dans Patterns of Intention, publié en 1986 (Formes de l'intention. Sur l'explication historique des tableaux, 1991). Là, il choisit volontairement des exemples relevant de moments culturels très divers, de Piero della Francesca à Picasso en passant par Chardin. Il restreint son approche à la question de l'intentionnalité, des significations voulues des œuvres peintes, ou du moins en partie reconnues par leurs contemporains et cadrant avec leurs habitudes de vie et de pensée, laissant de côté les significations inconscientes sur lesquelles il n'a pas souhaité prendre position. Il rappelle également la nécessité d'étayer par des indices historiques précis les rapprochements que l'on fait entre la mentalité et le savoir d'une époque et certaines œuvres d'art.

Revenant sur le substrat de savoirs et d'habitudes professionnelles des artistes, Michael Baxandall a étudié dans son ouvrage Shadows and Enlightenment, publié en 1995 (Ombres et lumières, 1999) les relations, les affinités et les échos, entre la science physico-chimique du xviiie siècle et les peintures, en matière de lumière, d'effets de clair-obscur. L'enquête puise là encore dans les sources scientifiques (Locke et Newton), et remonte dans le temps jusqu'aux subtiles observations de Léonard de Vinci et à leur diffusion, avant de s'attarder à décortiquer magistralement telle nature morte d'Oudry et l'esthétique du rococo.

L'œuvre de Michael Baxandall restera comme un modèle, tant par l'ampleur de sa culture historique, notamment scientifique, que par la souplesse inventive de ses approches, qui recouvre une intelligence critique peu commune. Marqué par la philosophie empiriste d'un Karl Popper autant que par le structuralisme, Baxandall a pratiqué avec une avance certaine une anthropologie historique appliquée aux arts, qui reconstruit prudemment le fonctionnement d'une culture visuelle et artisanale passée, celle de ses producteurs comme celle de ses destinataires. Sans pour autant ignorer les pièges et les limites de ce regard externe du chercheur, ni mésestimer l'immense quête d'informations de tout type qui doit compenser cette absence de familiarité avec une culture historique.

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  • : ancienne élève de l'École normale supérieure de Sèvres, maître de conférences en histoire de l'art des Temps modernes à l'université de Provence

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Pour citer l’article

Martine VASSELIN, « BAXANDALL MICHAEL - (1933-2008) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/michael-baxandall/