MOORE MARIANNE (1887-1972)

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Par goût, par la passion qu'elle porte aux êtres, aux objets, aux animaux, aux mots qui les désignent et permettent de les cerner, l'Américaine Marianne Moore est naturellement poète. « Je n'avais nulle ambition d'être écrivain », confie-t-elle. Cependant, dès 1915, les poèmes qu'elle faisait paraître dans The Egoist et dans Poetry révélaient un talent original, un timbre nouveau, une attention aiguë aux détails, une sensibilité exceptionnelle aux formes, aux couleurs, aux textures, autant de qualités que son art déjà excellait à traduire.

Marianne Moore

Photographie : Marianne Moore

Marianne Moore, entre la passion et la difficulté de dire les choses. 

Crédits : Hulton Archive/ Getty Images

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Certains (Hart Crane en particulier) n'ont vu que préciosité et maniérisme dans ces vers irréguliers que le caprice, ou quelque humeur légère, semble diriger ; d'autres (Randall Jarrell surtout) regrettent que l'univers poétique de Marianne Moore soit si sévère, et si dure sa loi. En vérité, la réserve qu'a choisie le poète n'est que l'expression d'une force contenue, d'une énergie constante ; certes, elle ne s'abandonne jamais, mais elle sait se livrer en même temps qu'elle s'efforce de traduire la subtile présence de l'invisible dans le visible.

Sur un double registre (descriptif et méditatif), elle nous offre ses « observations » : c'est ainsi en effet qu'elle désigne ses poèmes, soucieuse de souligner l'attention qui préside à son exploration minutieuse, et l'intention qui la dirige.

Une sensibilité baroque

Née en 1887 à Saint-Louis (Missouri), Marianne Craig Moore publia son premier recueil de poèmes en 1921. Son expérience ne se limite pas au domaine littéraire, encore que pendant quatre ans (de 1925 à 1929) elle ait assumé la direction de la revue The Dial ; elle s'est d'abord intéressée à la médecine, trouvant dans la discipline scientifique la rigueur, la précision, l'économie si caractéristiques de son œuvre ; on ne saurait, pense-t-elle, établir de différence entre le poète et l'homme de laboratoire. C'est à partir de telles prémisses qu'il convient d'aborder ses poèmes : austère et fervente à la fois, fondée sur une observation patiente, l'œuvre de Marianne Moore démontre la joie de l'invention dans le jeu de la création poétique, « ironique libération » et nécessaire ascèse.

Par la mobilité, la souplesse, la variété de son œuvre, la richesse des métaphores, la rapidité des associations verbales, la surprise des juxtapositions, l'élan rythmique de sa strophe, la curiosité alerte de son regard pénétrant, Marianne Moore a créé, avec Wallace Stevens, une nouvelle version du baroque : humanisme et invention se côtoient, s'entrecroisent, fusionnent dans le libre jeu d'une création qui refuse l'arbitraire pour célébrer la joie singulière de sa découverte.

Parce qu'elle s'attache au menu, au petit, avec une honnêteté, une sincérité absolues (gage, dit-elle, de toute originalité), répudiant l'éloquence, l'artifice, le bavardage, elle se situe dans le sillage d'Ezra Pound, parmi les artisans du verbe : « La précision est la gloire de l'artisan. »

Clarté, concision, simplicité, pureté, tels sont les impératifs qui mènent sa démarche. Les mots la sollicitent, mais l'obsède aussi la nécessité de rendre avec justesse les multiples échos qu'ils suscitent, les résonances qu'ils évoquent. Dans A Marianne Moore Reader (1961), elle avoue, avec la franchise dont elle ne s'écarte jamais : « Je n'ai jamais connu personne qui éprouvât pour les mots tant de passion et qui eût autant que moi de difficultés à dire les choses. »

C'est dire qu'elle aborde le poème sans l'aide que confère la facilité des habitudes acquises, mais bien plutôt dans le dépouillement. Son ingéniosité s'en accommode et le métamorphose en cette rectitude par quoi vit le poème et s'inscrit la trace durable au-delà de l'instant qui l'a provoqué.

Les métaphores disent la force d'une imagination si vive que l'on pourrait s'y méprendre et l'appeler fantaisie, excentrique divagation ; le schéma fantasque du poème ne fait qu'affirmer l'intransigeance d'une pensée audacieuse sans désinvolture, ingénue sans naïveté. T. S. Eliot ne s'est pas trompé qui saluait en elle, dès 1935, un poète « métaphysique » capable d'exercer « une fascination qui n'est pas sans rappeler celle d'un microscope de grande puissance ». Comment mieux signaler l'acuité de son regard, l'intensité de sa vision, la densité de son expérience ? Au carrefour du langage, de ses ambitions et de ses échecs, de son affirmation et de ses virtualités, Marianne Moore apporte le témoignage [...]

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Laurette VÊZA, « MOORE MARIANNE - (1887-1972) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 07 février 2023. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/marianne-moore/