LES DIABOLIQUES, Jules Barbey d'AurevillyFiche de lecture

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Jules Barbey d'Aurevilly (1808-1889) a vécu de son métier de journaliste plus que de son œuvre proprement littéraire. Une trentaine de volumes rassemblant ses critiques de livres, de pièces de théâtre, ses articles polémiques furent publiés, en grande partie après sa mort. Toutefois, son travail de romancier s'étend sur de longues années, depuis Léa (nouvelle publiée en 1832) jusqu'à Une page d'histoire (1882). Mais la reconnaissance de son talent est tardive : seule la seconde édition d'Une vieille maîtresse en 1858 fait un certain bruit, lié au scandale. Il est reproché à Barbey ce dont il sera également blâmé lors de la parution des Diaboliques : cet écrivain qui se dit catholique met en scène des turpitudes inconvenantes.

Jules Barbey d’Aurevilly, Carolus-Duran

Jules Barbey d’Aurevilly, Carolus-Duran

photographie

Dandy flamboyant, admirateur de Baudelaire et de Huysmans, Barbey d'Aurevilly donne volontiers pour cadre la Normandie, son pays natal, à des fictions où dominent la torture de soi et les amours contrariées. Carolus-Duran, Portrait de Jules Barbey d'Aurevilly, 1860. Huile sur toile. Château de... 

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La rédaction de ses manuscrits est toujours longue et la publication souvent difficile. Le recueil des Diaboliques n'échappe pas à la règle. L'idée première de Barbey, brillant causeur, est de rassembler des Ricochets de conversation. Il donne ce titre en 1850 à son projet, lors de la publication dans le journal La Mode du Dessous de cartes d'une partie de whist. En 1867, une deuxième nouvelle, Le Plus Bel Amour de Don Juan, sort dans La Situation. Finalement, c'est en 1874 que sont publiées six nouvelles intitulées Les Diaboliques, vingt-cinq ans après l'écriture du premier texte. Peu après la mise en librairie, l'ouvrage est poursuivi pour atteinte aux bonnes mœurs. Barbey ne veut pas être déféré devant la justice. Un non-lieu est prononcé en échange du retrait de la vente du livre. Il faut attendre 1882 pour que Les Diaboliques soient rééditées chez Alphonse Lemerre.

Six « pécheresses »

Aucune nouvelle n'est épargnée par la censure dans la mesure où chacune interroge le désir d'une femme, liant étroitement amour sensuel et mort. Dans Le Rideau cramoisi, Alberte, en apparence chaste et prude, se donne chaque soir au jeune officier en garnison chez ses parents : « Elle me tenait éveillé, cette Alberte d'enfer, qui me l'avait allumé dans les veines, puis qui s'était éloignée comme l'incendiaire qui ne retourne pas même la tête pour voir son feu flamber derrière lui ! ». Jusqu'à ce qu'une nuit, dans un spasme voluptueux, elle meure. Le Plus Bel Amour de Don Juan est celui qu'une toute jeune fille porte à l'amant de sa mère. Elle se croit enceinte de lui pour s'être assise dans son fauteuil. Le Bonheur dans le crime conte l'histoire de Hauteclaire, jeune escrimeuse aussi belle que déterminée. Celle-ci s'engage comme domestique chez son amant, le comte de Savigny, et y empoisonne son épouse. Quelque temps après, elle se marie avec le comte. Ils filent un parfait bonheur, sans que leur crime soit jamais condamné. Le contenu du Dessous de cartes d'une partie de whist se dévoile à la fin de la partie, sans que le mystère soit entièrement levé. Dans le secret, la comtesse de Stasseville partageait avec sa fille l'amour pour son partenaire de jeu, Marmor de Karkoël. Les deux femmes mortes, Karkoël parti aux Indes, on découvre dans une jardinière du salon le cadavre d'un nouveau-né. Dans À un dîner d'athées, Mesnilgrand rapporte son aventure, pendant la guerre contre l'Espagne, avec la Pudica. Cette putain au visage de madone suit son amant, le major Ydow, tout en se donnant à qui veut. Elle donne naissance à un enfant qui vit quelques mois. Un soir de dispute, la Pudica lance au major que Mesnilgrand en est le père. Dans un déchaînement de fureur, Ydow cachète le sexe de la femme avec le pommeau de son sabre et de la cire chaude. Mesnilgrand surgit, tue le major. Enfin la duchesse de Sierra-Leone, grande d'Espagne, héroïne de La Vengeance d'une femme, traîne dans la boue, en se prostituant, le nom de son époux qui a fait tuer devant elle son platonique amant. Elle meurt à la Salpêtrière, comme la plus misérable fille des rues.

La clinique de l'inconscient

Accusé de libertinage, de crime contre la morale comme le marquis de Sade, le catholique Barbey d'Aurevilly proteste. Sa volonté, affirme-t-il, est didactique : « Or, l'auteur de ceci, qui croit au Diable et à ses influences dans le monde, n'en rit pas, et il ne les raconte aux âmes pures que pour les en épouvanter » (Préface de 1874). L'écrivain clame son innocence en affirmant le caractère véridique de ces récits, où l'on reconnaît souvent Valognes, petite ville normande où Barbey passa son adolescence.

Barbey, ainsi qu'il l'indique à plusieurs reprises, rédige chacune des histoires comme un confesseur qui serait délivré du secret. Ses récits sont des mises en scène de la confession. Dans chaque nouvelle, l'histoire est racontée par un narrateur qui s'adresse à un auditoire : Les Diaboliques imposent la technique du récit dans le récit. De cette façon, ce n'est plus au lecteur de juger la réalité de l'aventure narrée, puisque l'auditeur présent dans la nouvelle s'en est déjà chargé. La force des Diaboliques tient autant au contenu qu'à la structure de ce texte qui préfigure, vingt ans avant, Les Études sur l'hystérie de Freud (1895). Dans les deux ouvrages, le lecteur devient le témoin des mystères et de la violence du désir féminin. Les Diaboliques de Jules Barbey d'Aurevilly relèvent moins de la morale catholique que de la clinique de l'inconscient.

—  Patrick AVRANE

Bibliographie

J. Barbey d'Aurevilly, « Les Diaboliques », in Œuvres romanesques complètes, J. Petit éd., Bibliothèque La Pléiade, Gallimard, Paris, t. .II, 1966 ; Les Diaboliques, coll. Folio, Gallimard, 1973.

※ Études

P. Avrane, Jules Barbey d'Aurevilly, Desclée de Brouwer, Paris, 2000

J. Bellemin-Noël, Diaboliques au divan, éd. Ombres, 1991

J. Petit, Essais de lecture des « Diaboliques » de Barbey d'Aurevilly, Lettres modernes, Minard, Paris, 1974.

Écrit par :

  • : psychanalyste (membre de la société de psychanalyse freudienne)

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Pour citer l’article

Patrick AVRANE, « LES DIABOLIQUES, Jules Barbey d'Aurevilly - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 juillet 2020. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/les-diaboliques/