LE GRAND PASSAGE (C. McCarthy)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Cormac McCarthy porte le prénom d'un roi d'Irlande, pays d'où ses ancêtres sont originaires. Il est né, en 1933, à Providence, en Nouvelle-Angleterre, mais son père étant allé travailler comme conseiller juridique pour la Tennessee Valley Authority (qui construisait à l'époque les grands barrages), il a grandi, à partir de quatre ans, à Knoxville, dans le sud montagneux des Appalaches – le monde de Thomas Wolfe, de James Agee. Ses premiers romans sont écrits dans la veine du « gothique provincial » sudiste – avec des échos de William Faulkner, de Flannery O'Connor –, mais relus à la lumière blafarde et désenchantée de Samuel Beckett. En 1976, il abandonne le Sud, pour aller s'installer dans le paysage désertique d'El Paso (Texas), sur le Rio Grande, à la frontière du Mexique. Suttree (1979), son adieu au vieux Sud, est un des grands livres américains de la seconde moitié du xxe siècle. Il narre la longue dérive d'un aristocrate « zonant » parmi « les voleurs, les mécréants et les gueux » dans les bas quartiers le long du fleuve Tennessee. C'est un retable baroque, où s'exhibent obscènement les corps disloqués ou en décomposition ; quelque chose entre Céline et Claude Simon, mais qui convoque aussi les ombres « celtes » de Malcolm Lowry et de Dylan Thomas. On y entend grincer dans la brume l'essieu de la charrette des morts ; le vent d'automne souffle dans les branches décharnées. On est ici dans l'après-Faulkner, un Faulkner posthume : les voix du passé chuchotent encore, mais ne vous disent plus rien ; il n'y a plus que des âmes mortes. Au dernier chapitre, laissant le passé derrière lui, Suttree prend la route de l'Ouest.

Le premier « western » qu'écrivit Cormac McCarthy à El Paso fut Méridien de sang – un western historique racontant la geste cruelle d'une bande de chasseurs de scalps, des Américains engagés dans les années 1840 par le gouvernement mexicain pour mettre fin aux raids apaches contre les troupeaux. La « frontière » entre les États-Unis et le Mexique allait, à partir de là, devenir le principal thème de McCarthy. Il entreprend sa « trilogie des confins », dont Le Grand Passage (trad. par F. Hirsch et P. Schaeffer, 1997) constitue le deuxième tome. Le jeune Billy a huit ans, dans une ferme du Nouveau-Mexique, lorsqu'une nuit il se réveille au cri des loups. Il se lève et les voit danser sous la lune, tels des fantômes dans la neige. Il n'en dit rien à personne, mais cette image laisse au fond de sa rétine une empreinte qui ne s'effacera plus. Quelques années plus tard, vers la fin des années 1930, Billy a seize ans. Sur le territoire américain, on a exterminé les loups, mais parfois, il en vient quand même de « l'autre côté », c'est-à-dire du Mexique. Les loups sont une histoire du temps jadis ; on a même oublié l'art de les traquer, et le père de Billy doit aller chercher dans la vieille cabane abandonnée d'un louvetier d'antan des pièges dormant dans la graisse. Un matin, Billy va inspecter les pièges : une louve aux yeux jaunes est là, prise dans les mâchoires de fer. Sur une impulsion donquichottesque, il décide de mettre le cap au sud et de reconduire la bête dans son espace natal, de « l'autre côté ». Étrange spectacle – burlesque, par moments – que cet adolescent à cheval, traînant au bout de son lasso une louve récalcitrante, un bâton coincé dans la gueule. Chemin faisant, il la nourrit, lui parle, lui fredonne des chansons en espagnol. Dans une petite bourgade mexicaine, l'équipée tourne mal. La louve est confisquée par un alguazil mexicain ; on l'exhibe, lors d'une fête foraine, dans un combat contre des chiens. Billy ramène sa dépouille du côté américain de la frontière et l'enterre sous un « cairn » de pierre.

Faulkner, à propos du Bruit et la fureur, disait qu'il avait d'abord raconté l'histoire vue à travers les yeux d'un idiot ; puis comme l'histoire n'était pas encore racontée, il l'avait reprise, une fois, et une fois encore. De même, c'est par trois fois en tout, comme dans une liturgie, que Billy va traverser la frontière. La deuxième fois, en compagnie de son jeune frère Boyd, pour retrouver les chevaux volés à leurs parents assassinés. La troisième pour aller à la recherche de Boyd disparu. Chaque fois, comme dans un long travelling panoramique, on chemine, andante, le long d'une route poussiéreuse, tr [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 3 pages

Écrit par :

  • : professeur de littérature américaine à l'université de Paris-IV-Sorbonne et à l'École normale supérieure

Classification

Pour citer l’article

Pierre-Yves PÉTILLON, « LE GRAND PASSAGE (C. McCarthy) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 avril 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/le-grand-passage/