GUILLELMITES

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Le rassemblement, autour d'une certaine Guiglelma qui s'est acquis une réputation de sainteté, de fidèles prêchant l'imminence du troisième âge semble, à première vue, ne relever que de l'agitation joachimite si fréquente dans la seconde moitié du xvie siècle. Deux traits prêtent cependant au phénomène un caractère particulier : l'un, qui reste dans l'orthodoxie, souligne la surenchère lucrative à laquelle les ordres monastiques se livraient pour s'arroger la possession exclusive de saints et de saintes voués à un culte populaire ; l'autre, de nature hétérodoxe, met en lumière une des rares tentatives de fonder une Église dirigée par des femmes.

En 1260, date prophétique qui doit, selon Joachim de Flore, voir l'avènement du règne des Saints, arrivent à Milan une jeune veuve et son fils. Guiglelma, dite de Bohême, passe pour être la fille de Constance, épouse du roi de Bohême. Rien n'authentifie une telle parenté si ce n'est la déclaration d'un de ses disciples, Andrea Saramita, que le souci d'une dette à recouvrer aurait mené chez Constance. Très vite, sa piété exemplaire lui attire des dévots, dont le nombre s'accroît avec sa réputation de thaumaturge et la multiplication de guérisons miraculeuses. Le culte de la sainte est bientôt pris dans le tourbillon des idées messianiques à la mode. Ses sectateurs laissent entendre qu'elle a été choisie pour convertir juifs et sarrasins, ainsi que pour instaurer l'universalité de la foi chrétienne.

Vers 1276, une légende dorée soutient qu'elle est l'incarnation du Saint-Esprit, érigé par Joachim de Flore en annonciateur du troisième âge. Elle s'incarnera dans la troisième personne de la Trinité, comme le Christ était l'incarnation de la deuxième dans le corps d'un homme. Sa nature est à la fois divine et humaine, s'il faut en croire deux de ses plus zélés partisans, Andrea Saramita, un notable de Milan, et une umiliata de l'ancien couvent de Biassono, sœur Maifreda di Pirovano, apparentée à la puissante famille des Visconti. Guiglelma a la prudence de contester ouvertement une prétention aussi sujette à caution inquisitoriale, mais, avec ou sans son consentement, son rôle de sainte s'inscrit dans la double signification du millénarisme et de cette prééminence féminine qui, des moniales cisterciennes à Hadewijch et Marguerite Porète, ne laissera pas d'inquiéter l'Église.

Quand Guiglelma meurt, le 24 août 1281, elle laisse ses biens à la communauté cistercienne de Chiaravalle, près de Milan, où elle est enterrée dans un grand luxe de piété et où le culte qui s'organise donne naissance à un profitable commerce. Un mois après la translation des restes, Andrea Saramita fait, en grande pompe, exhumer le cadavre. Il le lave avec du vin et de l'eau, et conserve le précieux mélange comme crème à l'usage des malades. Maifreda l'utilise pour la guérison des pèlerins, instaurant en outre des cérémonies particulières lors de l'anniversaire de la mort et de la translation de la sainte. L'abbaye, dont le prestige croît d'année en année, s'attire la faveur de généreux donateurs. L'un d'eux, Giaccobo de Novati, un noble milanais, lui lègue tous ses biens et offre aux guillelmites sa puissante protection. Il n'en faut pas davantage pour que le groupe prétende constituer le noyau d'une nouvelle Église, marquant l'avènement du règne des Saints. Andrea, fils spirituel de Guiglelma, s'attache alors à définir un dogme nouveau. L'archange Raphaël a annoncé à la bienheureuse Constance que le Saint-Esprit s'incarnerait en elle ; il a choisi la forme féminine, car, sous une forme masculine, il aurait péri comme le Christ, et le monde entier avec lui. Le tombeau de Chiaravalle est élevé à la gloire du Saint-Sépulcre ; des rites sont prescrits ; une communion s'y organise.

De temps à autre, Guiglelma apparaît à ses fidèles sous la forme d'une colombe. Les Évangiles sont remplacés par les écrits d'Andrea, imitant les épîtres de Paul. Maifreda, auteur de litanies et de prières, prophétise la seconde venue de Guiglelma et la fin de la papauté traditionnelle. Elle-même deviendra papesse et s'emploie, à cette fin, à former un collège cardinalice exclusivement composé de femmes. Elle accorde sa bénédiction, célèbre la messe, consacre l'hostie, donne la communion [...]

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Raoul VANEIGEM, « GUILLELMITES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/guillelmites/