SILLANPÄÄ FRANS EEMIL (1888-1964)

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Trois passions dominantes auront gouverné le seul Finlandais qui ait reçu le prix Nobel de littérature. L'une tient à sa terre natale et, de ce fait, ne le distingue guère de ses compatriotes écrivains : le personnage principal de ses romans, c'est la nature finlandaise, ses lacs innombrables et mélancoliques, ses forêts millénaires que hantent l'élan et tout un peuple ailé, son ciel infini aux tons de pastel dont l'insondable douceur se retrouve dans le regard des habitants ; l'existence s'y déroule, toujours semblable depuis les origines, dirait-on, au rythme invincible et lent des saisons, des amours et des retours à l'Un primitif. La seconde appartient à son temps : comme Maeterlinck qu'il admirait et dont il a traduit Le Bonheur des humbles, il fut extrêmement sensible aux prolongements mystérieux et symboliques de l'événement, aux résonnances quasi occultes de la réalité ; comme Bergson, qui exerça une forte influence sur son développement, il traque l'inconscient derrière nos errements quotidiens et s'attache à retrouver sous le palimpseste de la nature le grand texte fondamental que reflète chaque destinée individuelle. Mais la troisième, qui l'apparente au Norvégien Knut Hamsun (celui des Fruits de la terre surtout) et appelle la comparaison immédiate avec le premier Giono, est plus personnelle : c'est un amour intense de la vie au sein de la nature, un refus d'en distinguer les aspects réputés intellectuels des manifestations instinctives, un grand élan tellurique et cosmique. Comme si toute sa vie, toute son œuvre n'avaient eu pour seul but, selon le titre d'un de ses recueils de nouvelles, que de ramener l'homme Près du sol (Maan tasalta, 1924).

« La Vie et le Soleil »

Frans Eemil Sillanpää est né à Hämeenkyrö, au nord de Helsinki, dans un milieu de pauvres paysans besogneux. Ses jeunes talents incitèrent pourtant ses parents à le mettre au lycée de Tampere, puis à le faire inscrire à l'université de Helsinki où il suivit des cours de sciences naturelles et de biologie, disciplines qui lui inculquèrent le goût de la précision et une certaine rigueur réaliste.

Pourtant, la recherche le rebute. Dès 1913, et parce qu'il ne peut admettre de se couper de la nature, il est rentré à la ferme paternelle. C'est aussi qu'il a découvert sa vocation littéraire, éveillée à la lecture de Hamsun, de Strindberg entre autres, et par la fréquentation de Sibelius. Il écrit ses premiers poèmes, publie quelques nouvelles dans des journaux puis, sur le conseil d'un éditeur, compose son premier roman, La Vie et le Soleil (Elämä ja Aurinko, 1916), qui fut aussi son premier succès en même temps qu'il annonce tous les grands thèmes de l'œuvre. Le héros en est un jeune homme, un étudiant comme l'auteur, qui rentre à la ferme natale et, au cours d'un été mouvementé, y découvre l'amour, sous deux formes différentes, non en soi mais à travers la nature où il vient d'être replongé. Le livre présente déjà un passage où le jeune homme « pendant quelques instants comprit la grande unité de l'existence, de la vie », à la faveur, précisément, d'une communion intime aux sources où la terre mère annihile temps et espace. Avec le thème du conflit entre mode de vie rural et prétendue civilisation urbaine, c'est toute l'œuvre qui se trouve engagée dans une voie qu'elle ne quittera plus.

Désormais, la production régulière s'échelonne au long des années, ponctuée de chefs-d'œuvre comme Sainte Misère (Hurskas Kurjuus, 1919), Silja ou Une brève destinée (Nuorena Nukkunut, 1931) ou Destin d'un homme (Miehen Tie, 1932). Sainte Misère retrace la guerre civile finlandaise et s'en prend courageusement au parti vainqueur à travers l'histoire d'un paysan « rouge », fusillé bien qu'innocent. Devenu un classique, ce livre dépasse pourtant le genre historique et politique car le héros, Juha Toivola, est dépeint comme une créature passive, presque végétative, qui vit « comme si son être le plus profond avançait dos tourné à l'avenir ». On songe irrésistiblement au Panturle de Giono tant la délimitation est floue entre ce qui, en lui, ressortit à l'humain et ce qui tiendrait, sans péjoration, à l'animal. De même, Silja, qui est peut-être le sommet de l'œuvre, admet plusieurs lectures : on peut y voir une analyse, à la Zola, de la décadence d'une famille arriérée dont l'ultime rejeton, une fille, disparaît par inadaptation. Ou bien l'on retiendra la merveilleuse fresque lyrique de la nature d'été en sa pleine [...]

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Écrit par :

  • : professeur émérite (langues, littératures et civilisation scandinaves) à l'université de Paris-IV-Sorbonne

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Pour citer l’article

Régis BOYER, « SILLANPÄÄ FRANS EEMIL - (1888-1964) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/frans-eemil-sillanpaa/