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MAURIAC FRANÇOIS (1885-1970)

Controverses

Sept ou huit autres romans de Mauriac, tous reprenant un décor, une intrigue, un leitmotiv analogues, n'atteignent que par moments à la beauté de ces réussites. La Pharisienne (1941), atroce peinture d'une dévote rigide et privée de charité, que l'on prendrait pour une attaque contre la religion si Mauriac n'avait tant proclamé sa foi catholique, a quelques parties saisissantes. Sartre a, dans un célèbre article, pris à partie, non sans injustice, La Fin de la nuit, pour reprocher à l'auteur de priver ses personnages de toute liberté. Il est vrai que Mauriac a toujours été confronté au dilemme du romancier catholique : éviter le doucereux et la prédication des romanciers dits bien-pensants, peindre le mal et le vice dans leur noire vérité, ne pas fausser la vie, mais par là même risquer de rendre la chair, la passion et le mal pleins d'attraits pour le lecteur peu averti. Aussi l'orthodoxie de Mauriac a-t-elle été mise en doute par bien des catholiques, qu'il a effarouchés, même après qu'il eut été élu à l'Académie française (1933), décoré par les gouvernements successifs du pays, consacré par le prix Nobel (1952) et qu'il eut prodigué depuis 1945 ses éloges éperdus au général de Gaulle. Néanmoins, avec Bernanos et, par moments seulement, Julien Green, Mauriac représente, dans le roman de ce siècle, le sommet de la littérature catholique, hardie et jeune.

Un autre reproche a été adressé à Mauriac, dont il n'a eu nulle peine à se justifier : celui de monotonie. Car non seulement le décor, mais les thèmes, les personnages, la technique ne varient guère d'un roman à l'autre, pas plus qu'ils ne le font chez l'auteur qu'il met au-dessus de tout autre, Racine. Mauriac s'est expliqué sur son art dans divers écrits sur le roman, dans son Journal, dans ses Mémoires et dans de nombreux articles de journal et de revue : depuis 1951, sa veine de romancier s'étant tarie, le théâtre ne lui ayant qu'à demi réussi, il est devenu un journaliste et un moraliste, parfois bavard. Il a du moins réfléchi assidûment sur son art : il n'a pas caché que son premier souci avait été de rester fidèle à son monde intérieur, de dépeindre le monde qu'il connaissait le mieux et les obsessions ou souvenirs qui l'habitaient, et, acceptant ses limites, de renouveler son mode d'expression, mais non ses sujets.

Il est le plus grand en effet dans sa peinture des Mal-Aimés (c'est le titre d'une de ses pièces, 1945) et de l'amour où la chair lutte contre l'esprit, mais aussi où l'esprit, selon une formule de saint Paul, convoite contre la chair. L'amour, même quand il devrait être ennobli par le sacrement du mariage et par la progéniture, est présenté par le romancier sous un jour lugubrement féroce : femmes solitaires en vain amoureuses de jeunes hommes égoïstes, adolescents traînant dans la boue l'objet de leurs désirs, hommes mûrs endurant les tortures de la jalousie, démons de midi et du soir et démons plus avides encore de l'adolescence, « cherchant qui dévorer ». Cette insuffisance de l'amour humain préserve les personnages de Mauriac de la satisfaction dite bourgeoise : le sentiment de l'incomplet de leur existence leur fait enfin désirer le seul vrai amour, celui de Dieu.

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Écrit par

  • : ancien élève de l'École normale supérieure, professeur honoraire à l'université Yale, Connecticut, États-Unis

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Média

François Mauriac

François Mauriac

Autres références

  • LE NŒUD DE VIPÈRES, François Mauriac - Fiche de lecture

    • Écrit par Claude-Henry du BORD
    • 978 mots

    Grande figure de la littérature française du xxe siècle, François Mauriac (1885-1970) ne fut pas seulement un romancier catholique explorant les abîmes de l'âme. Il fut aussi un grand polémiste, un maître du style, que ce soit dans les Mémoires (1959-1965) ou dans le célèbre Bloc-Notes...

  • LITTÉRATURE FRANÇAISE DU XXe SIÈCLE

    • Écrit par Dominique RABATÉ
    • 7 278 mots
    • 13 médias
    ...l’étrange figure de Monsieur Ouine (1943), nom où se lit la contraction scandaleuse d’un oui et d’un non. Et c’est autour d’un crime raté que François Mauriac (1885-1970) construit son personnage emblématique de Thérèse Desqueyroux (1927). On pourrait dire qu’une relecture des Pensées...
  • WIAZEMSKY ANNE (1947-2017)

    • Écrit par Véronique HOTTE
    • 1 051 mots
    • 1 média

    Petite-fille de François Mauriac, Anne Wiazemsky naît à Berlin le 14 mai 1947. Elle est la fille de Claire Mauriac et du diplomate Yvan Wiazemsky, dont la famille princière a émigré en France en 1919, après la révolution russe. Elle passe son enfance à l’étranger – Genève, Caracas –, et rentre...

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