LANGE DOROTHEA (1895-1965)

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Walking Along, D. Lange

Walking Along, D. Lange
Crédits : Dorothea Lange/ Keystone/ Getty Images

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Migrant Mother, D. Lange

Migrant Mother, D. Lange
Crédits : Hulton Getty

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Figure exemplaire de la photographie américaine du xxe siècle, Dorothea Lange laisse une œuvre humaniste dont la partie la plus visible concerne la crise sociale que connurent les États-Unis pendant les années de la Grande dépression. En lui permettant d'exprimer avec force son témoignage, son style novateur et direct vaut à certaines de ses images de s'inscrire en chefs-d'œuvre dans l'histoire de la photographie.

Photographe par volonté

Dorothea Lange est née le 26 mai 1895 à Hoboken, dans le New Jersey (États-Unis), de l'avocat Henry Nutzhorn et de Joan Lange, immigrés allemands de tradition luthérienne. L'enfance de Dorothy Nutzhorn est difficile : frappée par la poliomyélite à l'âge de sept ans, elle partage avec sa mère et son jeune frère Martin le désarroi provoqué par le départ de son père. Joan Lange s'installe ensuite avec ses deux enfants chez sa mère, couturière. Lycéenne à la Wadleigh High Scholl de New York, Dorothy Nutzhorn décide à dix-huit ans de devenir photographe par la voie commune de l'époque, en assistant des professionnels, notamment Arnold Genthe. La formation d'institutrice à la Training School of Teachers de New York, qu'elle suit pour rassurer les siens, ne la détournera pas de son projet, qu'elle conforte en suivant en 1917 les cours de photographie de Clarence White à la Columbia University. Le voyage qu'elle entreprend l'année suivante avec une amie dans le dessein de découvrir le monde tourne court : victimes d'un vol à San Francisco, les deux jeunes femmes y arrêtent leur périple. L'incident est profitable à Dorothy qui trouve un emploi de retoucheuse dans un magasin de photographie où on lui confie bientôt la réalisation de portraits commerciaux. L'élève de Clarence White se souvient des leçons du pictorialisme et connaît un succès instantané avec ses portraits nimbés de mystère, dont le léger flou séduit et flatte la clientèle fortunée de San Francisco, avant de s'ouvrir aux célébrités, artistes et intellectuels. Dorothy Nutzhorn trouve au bout de quelques mois le soutien financier qui lui permet d'ouvrir son propre studio dans Sutter Street, une des rues les mieux fréquentées de la ville. La jeune femme, dont la métamorphose sociale a fait changer son nom en celui de Dorothea Lange, rencontre et épouse en 1920 le peintre Maynard Dixon dont elle a deux garçons, Daniel, en 1925 et John en 1928.

Témoignage sur une Amérique en crise

La grande crise de 1929 affecte les Dixon, mais Dorothea Lange est davantage touchée par la misère qu'elle découvre dans les rues, les soupes populaires, les files de chômeurs en attente d'embauche et les manifestations dont elle se fait le témoin engagé et inspiré. La rue devient pour Dorothea Lange ce qu'elle avait été pour Jacob Riis et Lewis Hine, un sujet essentiel dans lequel son talent reconnu de Sutter Street trouve sa vraie justification. Très vite, ce qui pourrait s'assimiler à du reportage trouve chez Dorothea Lange la dimension esthétique et symbolique qui rend ses photographies universelles. Ainsi de White Angel Breadline de 1933, où, dans la file d'attente de la soupe populaire, un homme usé, le regard caché par son chapeau et le dos tourné à ses compagnons d'infortune, protège d'un air absent son gobelet vide. De la même manière, les chômeurs d'Howard Street (1934) photographiés à contre-jour expriment d'une manière simple et forte le désespoir de toute une classe sociale. Exposées en 1934 par Willard Van Dyke à la Brockhurst Gallery d'Oakland, les images de Dorothea Lange intéressent l'économiste Paul Schuster Taylor qui lui offre de collaborer à la California Rural Rehabilitation Administration, en illustrant l'enquête qu'il mène sur les conditions de travail des familles migrantes en Californie. Ce travail lui vaut d'être intégrée en 1935 comme photographe à la Farm Security Administration.

Walking Along, D. Lange

Walking Along, D. Lange

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Dorothea Lange, Walking Along, 1938, tirage argentique. Victime de la Grande Dépression des années 1930, une famille sans ressources part sur les routes de l'Oklahoma. 

Crédits : Dorothea Lange/ Keystone/ Getty Images

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En 1939, avec Paul Schuster Taylor qu'elle a épousé en 1935 après avoir divorcé de Maynard Dixon, Dorothea Lange publie An American Exodus : A Record of Human Erosion. Il s'agit d'une somme de quatre années de travail sur les conditions dramatiques de survie des migrants en Californie, venus des états du Sud, après avoir abandonné leurs fermes asphyxiées par la sécheresse. Les photographies de Dorothea Lange y décrivent la misère de populations blanches ou noires, leur exode et la vie de réfugiés rassemblés dans des camps. Si la composante documentaire – une notion que la photographe n'aime guère – y est déterminante, An American Exodus constitue une extraordinaire description de toute une frange laissée pour compte de la société américaine de cette fin des années 1930. Nombre de portraits d'inconnus deviendront célèbres et seront reproduits dans toutes les monographies de Dorothea Lange, ainsi que plusieurs scènes de marcheurs sillonnant des routes sans fin, salués par des panneaux publicitaires intégrés dans le cadre comme autant d'insultes à la misère. Paul Taylor et Dorothea Lange écartent délibérément de l'ouvrage la photographie Migrant Mother de Nipomo de 1936. On y voit une femme encore jeune mais marquée par la fatigue, un nourrisson sur ses genoux et deux enfants blonds blottis contre elle, qui semble interroger un avenir sans espoir : les deux auteurs craignent que la notoriété déjà très importante de cette image d'une mère nuise à l'ensemble.

Migrant Mother, D. Lange

Migrant Mother, D. Lange

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Ce portrait, Migrant Mother, fut réalisé par la photographe américaine Dorothea Lange, en 1936, lors d'un reportage dans les États du Sud touchés par la crise. 

Crédits : Hulton Getty

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La guerre et la découverte du monde

Le corpus des photographies réalisées par Dorothea Lange au moment de la Grande dépression – qui lui vaut en 1941 une bourse de la fondation Guggenheim – occulte le reste d'une œuvre poursuivie jusqu'au début des années 1960 bien qu'entravée par la santé fragile de l'artiste. La War Relocation Authority lui commandite une mission d'information sur l'isolement forcé des Américains d'origine japonaise établis sur la zone militaire de la côte pacifique. Ce déplacement massif qui touche une population de plus de 100 000 personnes a été ordonné par décision gouvernementale du 19 février 1942. Le travail de Dorothea Lange s'inscrit davantage dans une démarche de reportage que dans le plaidoyer humaniste et émotionnel qui avait inspiré les photographies sur les migrants. Les images du camp de Manzanar, en Californie, témoignent néanmoins d'une compassion envers les familles déracinées. Lange sait montrer la résignation et la faculté d'adaptation à une situation discriminatoire qu'avec le recul l'opinion américaine reconnaîtra comme injuste et absurde, et cela bien avant la publication du livre Impounded (2006) qui révèlera un certain nombre de photographies censurées par la War Relocation Authority. L'Office of War Information (O.W.I.) a aussi recours aux services de Dorothea Lange en 1943 et 1944 pour une mission d'une autre nature, qui consiste à rendre compte des conditions d'existence favorables d'immigrés de première ou seconde génération d'origine européenne. Ce travail d'illustration devait servir de matériel de propagande destiné à faire mesurer, par effet de contraste, le poids des régimes dictatoriaux allemand et italien aux populations dont les troupes américaines s'apprêtaient à fouler le sol.

Après une interruption de cinq années due aux complications et aux traitements lourds d'un ulcère, Dorothea Lange intervient en 1951 au colloque d'Aspen sur la photographie. Elle participe également à la création de la revue Aperture avec d'autres grandes signatures comme Ansel Adams et Minor White. Elle retrouve une activité de photographe sur des sujets à court terme, comme le reportage commandité en 1953 par Life et réalisé avec Ansel Adams sur les communautés de Mormons en Utah. Dorothea Lange retrouve en 1955 un sujet à la hauteur de sa capacité d'empathie avec le reportage sur l'avocat commis d'office, Martin Pulich, au cours duquel elle réalise de nombreux portraits d'accusés aux divers stades de leur procès. Les deux séminaires qu'elle dirige en 1957 et en 1958 sur le thème « Where do I live ? », à la California School of Fine Arts, sont pour Dorothea Lange le moyen de transmettre ses convictions éthiques et artistiques de photographe, tant sur l'engagement et la sincérité du témoignage que sur le contrôle idéologique de la diffusion des images. Les missions confiées à Paul Taylor à travers le monde offrent à Dorothea Lange le pur plaisir de photographier les pays et surtout les hommes qu'elle découvrait en Europe, en Asie, en Amérique du Sud et au Moyen-Orient. Dorthea Lange meurt du cancer le 11 octobre 1965 à Marin County, en Californie, quelques mois avant la rétrospective que lui consacre le MoMA de New York. L'intégralité de son œuvre est la propriété du musée d'Oakland.

—  Hervé LE GOFF

Bibliographie

P. Borhan, A. D. Coleman, S. Stourdzé & R. Gibson, Dorothea Lange. Le cœur et les raisons d'une photographe, Seuil, Paris, 2002

D. Lange, L. Gordon & G. Y. Okihiro, Impounded, W. W. Norton, New York-Londres, 2006

D. Lange & P. Taylor, An American Exodus : A Record of Human Erosion, Reynal and Hitchcock, New York, 1939 (Nouv. éd. par S. Stourdzé, Éditions Jean-Michel Place, Paris, 1999)

E. Partridge, Dorothea Lange. A Visual Life, Smithionian Press, Washington-Londres, 1994

S. Stourdzé, N._Rosenblum, S. Stein & H. Mayer, The Human Face, NBC éditions, Musumeci editore, Paris-Aoste, 1998.

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Hervé LE GOFF, « LANGE DOROTHEA - (1895-1965) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 13 décembre 2018. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/dorothea-lange/