BOBIN CHRISTIAN (1951- )

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« Cet amour qui manque à tout amour »

Christian Bobin naît au Creusot (Saône-et-Loire), le 24 avril 1951, entre le gros cœur battant d'un marteau-pilon et l'appel des sirènes des usines Schneider où ses ascendants et parents furent employés. Il est le petit dernier d'une famille catholique, sinistrée lors des bombardements des 19 et 20 juin 1943, et réinstallée par l'État dans une maisonnette de « réfugiés ». Dans les pages autobiographiques de Prisonnier au berceau (2005), Christian Bobin rassemble des fragments de son enfance solitaire, passée entre des parents aimants, un grand-père acariâtre et une aïeule internée à l'hôpital de Dijon, qui sera sa « marraine de guerre » invisible. De nature éruptive et agoraphobe, l'enfant n’aime pas l’école. Contre la violence du monde, sa chambre, la lecture et le petit jardin clos où il contemple la neige et le ciel bleu constituent son seul refuge. Il se rêve alors en poète sauveur, à l'image de Hans Brinker, le jeune héros des Patins d’argent (de Mary Mapes Dodge), qui sauve son village des eaux. Son père qui enseigne le dessin industriel au centre de formation des usines Schneider est l'une des figures tutélaires, toute de rigueur, clarté et bonté, que son œuvre honore.

Son adolescence creusotine le place au premier rang de la crise industrielle et des drames du chômage. Après un baccalauréat littéraire en 1969, l'étudiant, toujours à l'écart, lecteur de Pascal, Spinoza, Kierkegaard et Nietzsche, obtient une licence de philosophie à l’université de Dijon. Son ami Laurent Debut édite chez Brandes son premier ouvrage (Lettre pourpre, 1977). Après un service militaire qui tourne mal, le jeune homme précaire sera tour à tour aide-infirmier psychiatrique à Besançon, employé à la bibliothèque d'Autun, rédacteur pour la revue de l'écomusée au Creusot. De son HLM avec vue sur le paysage usinier, il écrit des lettres (Lettres d’or, 1987) à Bruno Roy, l'éditeur de Fata Morgana, qui publie ses premiers essais sur la Souveraineté du vide (1985), Antonin Artaud (L’Homme du désastre, 1986) et plus tard un fondamental Éloge du rien (1990).

À la fin de septembre 1979, Christian Bobin rencontre Ghislaine Marion, une jeune femme du Creusot, mariée et mère de trois enfants. Elle lui inspirera des livres cardinaux. Si La Part manquante (1989) est une méditation prémonitoire sur l’absence et le vide, les variations poétiques ou romanesques d’Une petite robe de fête (1991) et de L'Inespérée (1994) déclinent ses leitmotive : la lecture, l’attente, l’esprit d’enfance et l’amour comme principe de vie (« Il n’y a pas de connaissance en dehors de l’amour »). C’est le temps de L’Enchantement simple (1986), la célébration de l’enfance dont Hélène, la fille de son inspiratrice, est l’ange porteur. À l'opposé des modes, Christian Bobin chante, dans L'Éloignement du monde (1993), une vie de dénuement, de silence et de contemplation, « radieuse de n'être rien », riche de l'empathie chrétienne d'un saint François d’Assise. La méditation biographique qu’il lui consacre (Le Très-Bas, 1992) lui vaut le prix des Deux-Magots, le grand prix catholique de littérature (1993) et un succès perturbant.

La mort brutale de Ghislaine, d'une rupture d'anévrisme, le 12 août 1995, que le récit de La plus que vive (1996) évoque douloureusement, va le plonger dans une période difficile. Son père, atteint de la maladie d'Alzheimer, lui inspire La Présence pure (1999), une expérience limite et transfigurante de l’inconnaissance. Puis le déclin de sa mère l'incite à chercher dans Les Ruines du ciel (2009), autour de Port-Royal et de figures du xviie et du xxe siècle (Pascal, André Dhôtel, un clochard, Jean Genet), puis dans La Grande vie (2014) quelques guides cachés (Marceline Desbordes-Valmore, Kierkegaard, un merle, sainte Thérèse de Lisieux). La foi en l’amour éternel sur fond d’immenses ténèbres nourrit, plus que jamais, une œuvre où le fragment poétique confine à l’aphorisme (L’Homme-joie, 2012 ; Noireclaire, 2015).

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  • : professeur agrégé, docteur en littérature française, écrivain

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Pour citer l’article

Yves LECLAIR, « BOBIN CHRISTIAN (1951- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 28 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/christian-bobin/