ROUCHER ANTOINE (1745-1794)

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C'est une place d'honneur qu'il faut accorder à Roucher dans le panthéon littéraire du xviiie siècle, car il fut, en intention et en puissance au moins, le grand poète des Lumières. Montpelliérain de naissance, Antoine Roucher débarque à Paris vers 1765 et troque bientôt la théologie pour la philosophie dont il épouse les thèses avec passion. Assoiffé d'omniscience et possédé d'un enthousiasme qu'il croit divinateur, ce disciple convaincu réalise assez bien le type du poète tel que Diderot l'a rêvé et défini.

À vingt et un ans, il se lance dans une entreprise colossale, défi grandiose au simple bon sens : écrire l'épopée descriptive appelée par la philosophie nouvelle, versifier une encyclopédie digne de l'originale, produire le De natura rerum des temps modernes. Pour diviser cet embrassement universel, il retient la formule ovidienne du calendrier : il chantera Les Mois comme Saint-Lambert a chanté Les Saisons (1769) qui lui servent à la fois d'excitant et de repoussoir. Douze années de labeur herculéen lui seront nécessaires. La lecture, en cours de route, du Monde primitif et moderne de Court de Gébelin lui apporte la révélation d'une unité allégorique de l'Univers au-delà de la diversité des apparences : la course annuelle du soleil à travers les douze signes du zodiaque trouve une figuration sensible dans les douze travaux d'Hercule, emblème éloquent de l'énergie vitale du cosmos. Il y avait là une idée sublime dont malheureusement Roucher n'a tiré qu'un parti médiocre : car il pratique un symbolisme à rebours et dépoétise la réalité qu'il croit chanter. Au moins est-il juste de rendre hommage à l'héroïsme de sa tentative. Poème de la force élémentaire, adressé à des « hommes laborieux », Les Mois sont un « Héraclès » manqué. Vers 1775, lisant ses vers dans les salons, Roucher avait fait l'effet d'un « météore éclatant » (Meister) et on l'appelait « le démon du Midi ». L'ouvrage paraît en 1778 après bien des traverses (ennuis avec la censure, avec l'archevêché de Paris, avec l'Académie française), c'est un échec à peu près complet dont l'infortuné poète ne se remettra jamais.

Cette chute illustre le décalage qui existait dans la poésie sublime entre les intentions et les possibilités techniques d'exécution, mais aussi entre les hardiesses de la création poétique et la réceptivité du public. Mal préparé à sa mission, mal servi par l'environnement, Roucher était à peu près le seul de sa génération capable d'exhumer un lyrisme sauvage des profondeurs où il sommeillait. Il a essayé d'inventer un pittoresque approprié à son sujet. Sur des pensers nouveaux désirant faire des vers nouveaux, il a tenté la formule d'un alexandrin désarticulé, en état de surpuissance et de perpétuelle mouvance, débordant de la mesure à la démesure : le résultat fut l'objet d'une réprobation unanime. Sa fresque voulait développer une géographie sacrée de l'Univers saisie dans le déroulement toujours recommencé du devenir. Doué d'une imagination puissante, même s'il fait trop souvent du naturalisme en chambre, aimant les aspects excessifs ou extraordinaires de la nature, allant de merveille en horreur, Roucher anticipe sur le génie visionnaire d'un Hugo. Mais il est garrotté par de vieux préjugés dont il n'arrive pas à se dépêtrer. En outre, sa somme poétique est un labyrinthe décourageant pour le lecteur : trop souvent le vers obscurcit la pensée et gèle le lyrisme qu'on trouve, en revanche, à torrents dans les « remarques » nombreuses et interminables qui accompagnent le texte. Rivarol disait des Mois : « C'est le plus beau naufrage du siècle. » Et Hippolyte Babou ajoutait : « Oui, naufrage sans doute ; mais naufrage à toutes voiles et en pleine mer, sous un ciel brillant et ardent. »

Après avoir ainsi usé sa jeunesse, Roucher connaît des années difficiles : pauvre et découragé, il vit en bourgeois besogneux. Il ne publie plus rien mais fréquente la loge des Neuf-Sœurs et se dévoue à la cause maçonnique : il écrit des odes de circonstance où se déploie un lyrisme philosophique d'une grande beauté et poursuit plusieurs projets dans le silence : des Jardins, une Astronomie, un Guillaume Wasa. La Révolution le trouve dans la force de l'âge et convaincu dès la première heure, engagé dans l'action politique, puis vite débordé par la montée des fanatismes. Son ardeur le perdra. Pris [...]

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Écrit par :

  • : professeur de littérature française à l'université de Rennes-II-Haute-Bretagne

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CHÉNIER ANDRÉ (1762-1794)

  • Écrit par 
  • Édouard GUITTON
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Pour citer l’article

Édouard GUITTON, « ROUCHER ANTOINE - (1745-1794) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/antoine-roucher/