RYBAKOV ANATOLI (1911-1998)

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L'une des grandes voix de la perestroïka est incontestablement Anatoli Rybakov. Né en 1911 dans une bourgade d'Ukraine, que sa famille quitte en 1919 pour s'installer à Moscou dans le quartier privilégié de l'Arbat, il connaît une destinée typique de la première génération soviétique : étudiant à l'Institut des transports, il est condamné à trois ans de relégation pendant sa dernière année d'études, en 1933, début de la période des répressions staliniennes. Sa peine purgée, n'ayant pas le droit de rentrer à Moscou et pour diminuer les risques d'une seconde arrestation, il erre de ville en ville, puis se distingue pendant la Seconde Guerre mondiale. Il est partiellement réhabilité à la fin de celle-ci, puis complètement en 1960. Il se consacre à la littérature à son retour à Moscou après la guerre.

Anatoli Rybakov commence sa carrière d'écrivain par des romans d'aventures pour enfants, puis enchaîne avec des romans de production de facture très classique, qui décrivent la vie de collectifs de travailleurs dans l'esprit du réalisme socialiste (Les Chauffeurs [Voditeli], prix Staline 1951). Le Dégel et la déstalinisation vont donner une nouvelle orientation – et une nouvelle envergure – à son écriture. Rybakov ébauche en 1953 ce qui sera son grand œuvre, la trilogie des Enfants de l'Arbat : Les Enfants de l'Arbat (Deti Arbata, 1966, remanié en 1986), dont l'action est concentrée en 1934 et autour de l'assassinat de Kirov ; La Peur (Strah, 1991), qui évoque les purges des années 1935-1938 ; Cendre et poussière (Prah i pepel, 1994) enfin, consacré à la Seconde Guerre mondiale.

Les Enfants de l'Arbat, publié seulement en 1987, a battu en U.R.S.S. tous les records de popularité à sa sortie et a certainement été l'œuvre de fiction la plus lue en cette période de parole retrouvée. Le pays, libéré par la glasnost de la chape de silence qui avait pesé sur la culture et la société, se met à lire avec frénésie, à tel point qu'un satiriste a pu dire qu'il était plus intéressant de lire que de vivre. Le grand public découvre des auteurs jusqu'alors interdits parce que exilés, dissidents ou ayant dévié de la ligne officielle, comme Rybakov. Dans la littérature, il vient puiser des informations jusqu'alors soigneusement occultées par les autorités.

Ces informations, Rybakov les lui fournit sous forme romanesque. Tout au long des trois livres sont mis en parallèle le destin et l'évolution de personnages issus de l'Arbat plongés dans la tourmente de l'histoire. Le laps de temps évoqué est court – à peine dix ans –, mais il correspond aux années les plus sombres du stalinisme. Le héros de la trilogie, Sacha Pankratov, alter ego de l'auteur, jeune communiste convaincu, est injustement condamné à la relégation pour propagande antisoviétique, ce qui bouleverse son existence et ébranle ses convictions. Autour de lui gravitent des personnages bien campés typiques de l'époque : la jeune fille dévouée qui aide les réprouvés, la mère aimante qui fait la queue devant les prisons pour porter un colis, l'aviateur héroïque, mais aussi l'arriviste envieux et haineux, qui devient membre du K.G.B., l'écrivain vaniteux qui se vend au régime, la jeune femme en quête de confort qui épouse un étranger. L'abondance de détails, la précision psychologique et une narration bien menée brossent une fresque saisissante de ces années noires.

Ces mêmes qualités se retrouvent dans Sable lourd (Tjažëlyj pesok, 1979), une autre fresque dans laquelle Rybakov évoque trente années d'une famille juive d'Ukraine dont le destin s'achève dans les fosses communes nazies. S'il n'aborde pas le problème épineux de l'antisémitisme soviétique, ce premier roman consacré au thème juif publié en U.R.S.S. constitue un vibrant hommage à la communauté juive, à laquelle l'auteur appartient.

Rybakov porte sur le régime soviétique un regard typique de l'époque du Dégel : le communisme n'est à aucun moment remis en question, la responsabilité des événements est entièrement imputée à Staline, figure historique centrale de la trilogie. Par le biais du monologue intérieur, Rybakov décrit son impuissance lors de l'attaque allemande, ses rapports ambigus avec Hitler, faits de fascination et de haine, la folie paranoïaque qui s'empare de lui à la fin de sa vie.

S'il ne possède pas l'ampleur philosophique d'un Soljenitsyne ou d'un Grossman, Anatoli Rybakov n'en dénonce pas moins avec efficacité l'immense et absurde gâchis du stalinisme, la folie meurtrière d'un pays qui dévore ses enfants les plus dévoués sans pitié ni discernement.

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Écrit par :

  • : maître de conférences en littérature et culture russes, Sorbonne université

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Hélène MÉLAT, « RYBAKOV ANATOLI - (1911-1998) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/anatoli-rybakov/