3. La maturité
En 1502, Carpaccio commence le décor de la Scuola degli Schiavoni (ou des Dalmates), le seul qui soit conservé aujourd'hui encore dans son lieu d'origine, et celui sans doute où il se livre le plus. En illustrant la vie des trois saints les plus vénérés des Dalmates – saint Jérôme, saint Georges et saint Tryphon – Carpaccio manifeste une imagination nourrie de culture et d'observations attentives, parfaitement libre en même temps par rapport à tous les modèles possibles : le studio de saint Augustin est celui d'un humaniste dont le peintre détaille avec amour les livres aux reliures précieuses, les petits bronzes soigneusement alignés (la scène représente saint Augustin entendant saint Jérôme lui annoncer sa mort). Saint Jérôme et son lion ne sont pas représentés dans la solitude du désert mais à l'instant, beaucoup plus pittoresque, où leur arrivée au couvent suscite une panique dont le paisible ermite semble tout étonné. Pour représenter le monastère, Carpaccio s'inspire du site même de la scuola et du prieuré de Saint-Jean-de-Jérusalem dont elle dépendait. Quelques palmiers, quelques cavaliers en turban à l'arrière-plan suffisent à rappeler qu'on n'est pas vraiment à Venise. Quant au fougueux combat de saint Georges, il se déroule devant un paysage fabuleux où voisinent les forteresses vénitiennes, la porte du Caire et l'église Saint-Cyriaque d'Ancône.
Carpaccio, pour traiter cet épisode légendaire, est resté fidèle à l'iconographie traditionnelle, mais il lui donne une vivacité nouvelle par l'étonnante jonchée de cadavres et de membres rongés qu'il représente sur le sol. Cette allusion féroce et minutieuse à la mort, à la fragilité de la vie, n'est pas isolée dans l'œuvre de Carpaccio. Il développe le thème avec une précision obsédante dans la Déploration du Christ du musée de Berlin : l'insistance sur les détails concrets, les contrastes, les symboles, donnent à la composition une étrange résonance surréaliste qui caractérise aussi la Méditation sur la Passion du Christ.
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