Peintre roumain. Venu à Paris en 1929, Brauner est l'une des figures les plus fortes et les plus déroutantes de la peinture surréaliste. Sa première œuvre notable, L'Étrange Cas de Monsieur K., est célébrée par Breton (1934) comme la réincarnation monstrueusement vengeresse de l'Ubu roi de Jarry, reflétée par les dictatures qui montent alors sur toute l'Europe. Cependant la veine originale de Brauner est ailleurs, dans des toiles où il fait surgir des perspectives fuyantes encore traditionnelles, des spectres issus peut-être des séances de spiritisme auxquelles il assistait enfant. Il s'y mêlera bientôt des créatures légendaires, enveloppées de brouillard. Plus que de folklore personnel, on peut parler de mythologie au sens fort, psychanalytique. En 1938, Brauner perd accidentellement l'œil gauche. Or depuis quelques années, il voyait se multiplier dans ses créations fantastiques des personnages énucléés. Cet événement précipite chez lui une intériorisation qui s'exprime dans la période dite des « crépuscules » et des « chimères » (La Pierre philosophale, 1940, coll. part., Paris). En 1938, il réalise pour l'Exposition surréaliste l'un des objets les plus originaux qui y figurent, le Loup-Table. Réfugié dans les Alpes en 1942, il réinvente la peinture à la cire. C'est peut-être la phase la plus intéressante de son œuvre ; ce procédé à deux dimensions, aux couleurs plates mais éclatantes, lui permet de déployer toute une héraldique qui emprunte aussi bien aux civilisations anciennes qu'aux sciences occultes. Il n'est pas douteux que Brauner s'approche alors de la magie en ce qu'elle a à la fois d'isolant et de fécondant pour celui qui s'y livre. Ce théâtre mental (Motan de Lune, 1946 ; Anagogie, 1947 ; Le Lion double, 1947) est en quelque sorte déserté par son inventeur et unique acteur à la suite de sa rupture avec le surréalisme. Pendant quelques années, Brauner se livre à des tentatives peu heureuses d'abstraction lyrique, puis entreprend, selon sa propre expression, la douloureuse reconquête de son authenticité, dans des toiles comme Être guetté par sa propre conscience (1954), où des personnages démembrés et griffus cherchent à se recentrer. Vers 1960, en même temps qu'il revient, pour certaines œuvres, à la cire, il acquiert enfin la sérénité ambiguë qui semble avoir été le but de cette étrange carrière de type initiatique.
Gérard LEGRAND
Retour en haut



