La distinction entre art et technique n'est pas une donnée de nature. C'est un fait social : fait qui a valeur institutionnelle et dont l'événement dans l'histoire des idées est d'ailleurs relativement récent. C'est dire qu'on ne saurait non plus considérer cette distinction comme un pur fait de connaissance : elle n'est pas le produit d'une démarche autonome de l'esprit qui, de par son mouvement propre, aurait atteint à une meilleure compréhension analytique de certains éléments ou aspects constitutifs du travail humain. Car, dans la réalité des faits historiques, force est de constater que cette distinction conceptuelle ne s'est opérée qu'au moment exact où l'art et la technique ont été concrètement constitués en deux domaines de la pratique sociale absolument séparés. Plus précisément, la séparation pratique des deux domaines et l'opposition des deux concepts sont l'un et l'autre des éléments constitutifs d'une transformation radicale ou révolution des rapports sociaux : celle que les historiens de l'économie nomment la « première révolution industrielle », telle qu'elle s'amorce en Europe occidentale au cours du xviiie siècle et s'accomplit au siècle suivant.
La question posée par les relations de l'art et de la technique n'est donc nullement abstraite. Elle renvoie, sous toutes les formes qu'elle a prises successivement, au procès de division du travail, d'abstraction et de rationalisation croissantes des pratiques humaines, qui a permis au mode de production capitaliste de renforcer son système économique, politique, idéologique, en étendant progressivement à tous les secteurs de la pratique sociale la loi de la productivité.
1. Concepts
Le recours à l'étymologie et à la sémantique historique peut être utile ici. Les deux termes « art » et « technique » sont respectivement dérivés de la langue latine et de la langue grecque. Cependant, leur usage à des fins de distinction et même d'opposition réciproque a quelque chose de paradoxal. Ars et τ́εχνη ont en effet, dans chacu […]
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