4. La couleur pure
Pour définir les œuvres des dix dernières années du peintre, Bernard Dorival a trouvé l'expression adéquate : une peinture visionnaire. En effet, plus rien ne compte désormais pour Bonnard que le lyrisme exacerbé de la couleur. Toute référence au réel est définitivement écartée : les salles de bains, avec leur carrelage en mosaïque de pierres précieuses, se transforment en palais des Mille et Une Nuits, le plus humble placard renferme les joyaux les plus rares, les pièces les plus familières de la maison ont des murs safran qui se reflètent sur les personnages. Partout, ce ne sont que ruissellements de couleurs portées jusqu'à l'incandescence. Mais on aurait tort de croire que, pour être irréaliste à l'extrême, cette peinture est arbitraire. Rien de plus calculé, de plus savant, de plus « raisonné » (selon l'expression favorite du peintre) que ces audaces. Simplement, la réalité extérieure, la nature sont mises entre parenthèses pour que puissent jouer à plein les infinies combinaisons de masses colorées ; à celles-ci, et à elles seules, est dévolu le rôle de construire le tableau, d'ordonner l'espace par séries de juxtapositions et de discordances – sans qu'il soit fait appel aux valeurs. Et ce n'est pas l'étape la moins émouvante dans l'évolution d'une des œuvres picturales les plus riches et les plus rigoureuses de notre temps que cette ultime découverte de la peinture pure, du fait plastique débarrassé de presque toutes les servitudes de la représentation. Bonnard annonce ici un courant de la peinture contemporaine ; des peintres aux talents aussi divers que Bazaine, Estève et Manessier surent lire dans le dernier message du vieux maître un encouragement à leurs tentatives les plus hardies dans le domaine de l'art non figuratif.
C'est en 1947 que Bonnard s'éteint dans sa propriété du Cannet, laissant sur le chevalet une toile inachevée : L'Amandier en fleur.
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