3. De nouvelles harmonies
La très belle Salle à manger de campagne (1913), que Bonnard peignit dans sa propriété de Vernonnet proche de Giverny (heureux voisinage qui permet au peintre de faire de fréquentes visites à Monet), est très révélatrice à la fois des influences impressionnistes et de leur dépassement. La pièce est largement ouverte sur le jardin embrasé, mais l'éclairage qui la baigne n'est pas moins intense ; une harmonie vibrante de vermillons, d'orangés et de jaunes semble y condenser des particules de lumière. L'œuvre est solidement architecturée par les verticales, les horizontales, les obliques de la porte vitrée et de l'embrasure de la fenêtre qui dialoguent avec l'ellipse de la table ; ainsi les jeux de la lumière sur les objets peuvent-ils s'inscrire sans risque dans un canevas de rapports fermes et puissants qui maintiennent la rigueur de la composition. Finalement, toute l'originalité de l'attitude de Bonnard face à la nature se révèle dans ce double mouvement : il ouvre des yeux émerveillés aux spectacles que celle-ci lui offre, s'en imprègne, mais ne se laisse pas absorber par eux ; il chante la beauté du monde dans toute sa généreuse diversité, mais prend ses distances vis-à-vis du réel. La nature qu'il nous montre – et ceci se vérifiera de plus en plus au fur et à mesure que l'œuvre évoluera –, la nature dont il détaille la magnificence avec une sorte de joie panthéiste, est une nature recomposée, dominée, transfigurée, voire soumise aux purs caprices du plasticien. Rien de comparable, on le voit, avec la « fenêtre ouverte sur le monde » des impressionnistes. La différence d'attitude face à la réalité dicte une différence de méthode dans le travail : Bonnard ne peint pas sur le motif, il se promène, prend des notes, mais l'alchimie d'où sortira l'œuvre véritable a toujours lieu dans l'atelier.
À cette période de construction plus serrée se rattache, outre quelques beaux portraits, toute une série de nus dont les uns, par leurs postures souvent acrobatiques, rappellent Dega […]
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