3. Deuil et mémoire
Après le fantastique brio baroque de cette « comédie des erreurs », a lieu un radical changement de ton et de manière. En 1989, Philip Roth a subi un pontage coronarien et vu passer l'ombre de la mort. Le 25 octobre de la même année, c'est son père, Herman, qui meurt. Dans Patrimoine (1991), le romancier fait son travail de deuil, et raconte, sans fioritures, les derniers jours de celui dont il sera toujours « le petit garçon ».
Le Théâtre de Sabbath (1995) parvient à allier les deux tonalités : virtuosité endiablée des métamorphoses et gravité à l'approche du vieil âge et de la fin. Autrefois, Mickey Sabbath a bourlingué, appris le métier de marionnettiste, donné des spectacles de théâtre de rue. Dans le village où il habite, il est celui par qui le scandale arrive : un vieillard clochardesque, qui veut encore danser sa « priapée » automnale. Ce roman de l'outrance est le superbe portrait d'un « seigneur du désordre » – dans la lignée de Falstaff, ou du Neveu de Rameau. Évoquant les poèmes du vieux Yeats et le Shakespeare du Roi Lear que Mickey a autrefois mis en scène, c'est aussi un roman poignant sur le deuil. Dans sa somptueuse « arrière-saison », Philip Roth écrit ici un livre digne du grand roman anglais du xixe siècle – celui de George Eliot et de Thomas Hardy.
Les années 1990 et la rupture avec Claire Bloom marquent, après une longue parenthèse semi-européenne, les retrouvailles de Philip Roth avec son pays natal dans une « trilogie américaine ». Le romancier continue à explorer l'identité du moi, ses fractures intimes et ses extrapolations imaginaires. Dans Pastorale américaine (1997), Seymour est l'exacte antithèse de Sabbath : un petit-fils d'immigrants, qui voit sa parfaite trajectoire américaine et patriotique se briser lorsque sa fille de seize ans passe au terrorisme. À chaque fois, la tragédie personnelle est projetée sur le grand écran d'un moment critique de l'histoire nationale : la violence de l'année 1968, l'affaire Monica Lewinski (dans La Tache, 2000), ou encore, dans J'ai épousé un communiste (1999), le maccarthysme et l'époque des « dénonciations ». Cette fois, la tonalité se fait moins stridente, plus élégiaque, renouant souvent avec les classiques de la fin du xixe siècle américain (Dreiser, Frank Norris, Howells, Abraham Cahan) pour esquisser, dans une fresque en sépia du Newark d'antan, une recherche d'un temps et d'un lieu perdus.
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