2. Zuckerman et ses ombres
Une digue a cédé. Une parole extravagante déferle dans le scabreux monologue célinien de « Radio Days » (1970), puis dans un pamphlet au vitriol contre Richard Nixon et son « gang » (Tricard Dixon et ses copains, 1971), accusés d'avoir fait main basse sur la Maison-Blanche et sur le pays. Se souvenant du legs démocrate de sa famille, Roth parodie jusqu'à l'absurde la tartuferie de la rhétorique républicaine. Le canevas s'élargit avec Le Grand Roman américain (1973) – épopée de la ligue des Patriotes, une glorieuse ligue de base-ball (en fait, un ramassis d'éclopés), racontée sous forme d'une anthologie burlesque de la littérature américaine, de Melville à Hemingway.
Au sortir de cette phase explosive, Roth entre dans les méandres de l'autobiographie, qui va multiplier les jeux de masques. Dans Ma Vie d'homme (1974), le romancier Peter Tarnopol esquisse, rature, reprend diverses versions de sa vie. Il y narre notamment l'histoire de son désastreux premier mariage. Il invente un personnage, Nathan Zuckerman, qui va accéder chez Roth au statut de narrateur, pour devenir un « double » fictif, à peine décalé, de « l'auteur ». Mais un « auteur » condamné depuis 1969 à vivre avec son propre « double », qui le poursuit comme son ombre : le scandaleux Carnovsky, avatar de Portnoy – pantin de papier sorti du livre pour s'incarner en démon dostoïevskien.
En 1972, Philip Roth a fait une première visite à Prague, où il se rend sur la tombe de Kafka. Il devient directeur d'une collection chez Penguin destinée à promouvoir les écrivains de l'« Autre Europe » – l'Europe centrale chère à son ami Kundera. Cette orientation européenne s'accentue en 1976 lorsqu'il rencontre Claire Bloom (née en 1931), l'actrice anglaise qui joua Ophélie et Julie au théâtre et fut la jeune héroïne de Limelight (1952) de Charlie Chaplin. Pendant quinze ans le couple va vivre en alternance à Chelsea (Londres) et dans la ferme du xviiie siècle que Philip Roth a achetée en Nouvelle-Angl […]
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