3. Les doctrines
Le mouvement du Libre-Esprit n'échappe pas à l'histoire. Il apparaît dans les cités où la bourgeoisie naissante développe la conscience de l'individu ; il disparaît quand se forme une espérance de progrès social qui désacralise les millénarismes tout en leur conservant le caractère religieux d'une communauté chiliastique. Il n'a pas sa place dans le collectivisme nationaliste, ni dans le collectivisme internationaliste. En revanche, il a échappé à l'historien par sa spécificité, irréductible aux changements qui s'emparent des sociétés, des cultures, des religions et des courants d'expression. Il semble renaître sans cesse pour une perpétuelle enfance. Du reste, s'il est une pensée, c'est une pensée de l'enfance. Il répond à l'inclination naturelle de l'enfant, avant que l'initiation à l'âge adulte ne le contraigne à un douloureux renoncement : c'est le principe du plaisir, l'aspiration à satisfaire prioritairement ses désirs. Il est constant qu'au centre de leurs préoccupations la plupart des partisans du Libre-Esprit placent le thème de l'enfance et de l'innocence. Là se situe la ligne de rupture entre l'homme de désirs et l'homme de profit, entre l'homme de la gratuité et l'homme de l'économie.
Si une opinion commune au Libre-Esprit estime que chacun est capable d'atteindre à la perfection qui l'identifie à Dieu, deux tendances se dessinent sur la nature de l'identification et le moyen d'y parvenir.
Les uns tiennent que, Dieu étant coincidentia oppositorum, c'est-à-dire bien et mal, création et destruction, vie et mort, s'égaler à lui, c'est assumer sa puissance et imposer sa loi au faible. Johannes Hartmann justifie ainsi la tyrannie de son bon plaisir ; quiconque s'oppose à sa volonté s'expose à la mort, car le pouvoir du Dieu qu'il incarne doit être sans limite. Les bégards de Cologne volent sans vergogne pour amasser de l'argent que la communauté s'emploie, selon leur expression, à « envoyer dans l'éternité » en une sorte de potlatch collectif. Pour […]
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