À plus d'un signe semble s'annoncer, dans les années 1980-1990, un retour au Tasse : redécouverte en Italie du « poème long » (le poema, proprement dit), notamment avec La Chambre d'Attilio Bertolucci (La Camera da letto, 1984), qui se réclame explicitement du poète de Ferrare ; nouvelle traduction en France, après plus d'un siècle (la dernière datait de 1868), de la Jérusalem délivrée dont Dominique Fernandez a suggéré combien elle peut s'accorder à notre sensibilité, en la plaçant sous le double signe du roman, ou plutôt du romanesque, et de l'opéra (« il a fait le poème romanesque de son temps, un opéra en vingt chants », écrivait déjà en 1863 Lamartine, qui fut le dernier écrivain français à être nourri du Tasse, dont il lisait la Jérusalem dans la traduction du prince Lebrun, de 1774). Beauté du roman de la Jérusalem délivrée, beauté incandescente du mythe de Jérusalem où s'entrecroisent trois religions et trois mythologies, nimbées d'orientalisme, incandescente actualité de la guerre pour Jérusalem qui, au jeu dangereux des citations détournées, met le feu, comme à autant de mines, aux mots sous les mots. Triple actualité qui peut être une occasion unique de renouer, au-delà du mythe de la « folie » du Tasse, avec un genre perdu, le « poème héroïque », d'en retrouver la jouissance, comme d'en reconstruire la poétique et les enjeux historiques. Quitte à reconnaître que l'actualité (poétique et psychologique) du Tasse n'a jamais été aussi grande qu'au moment où sa postérité est devenue, pratiquement, nulle.
1. De la « Gerusalemme liberata » à la « Gerusalemme conquistata »
Le Tasse est né à Sorrente, dans le royaume de Naples alors sous domination espagnole, le 11 mars 1544. Sa mère, Porzia De' Rossi, est issue d'une riche et noble famille napolitaine ; son père, Bernardo, de noble origine bergamasque, est alors secrétaire du prince de Salerne, Ferrante Sanseverino, avec des fonctions à la fois diplomatiques et militaires. Jusqu'à son établissement à Ferrare, en 1565 […]
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