En permettant que se rejoignent l'analyse de l'homme concret et l'analyse matérialiste du monde, le xxe siècle a réuni sous le terme de jouissance deux acceptions au premier abord très différentes : la satisfaction d'un désir sexuel et l'usage en propre d'un bien. La vogue d'une pensée issue de Freud et de Marx montre assez que les conditions s'accordaient pour prêter à la notion de jouissance une extension que l'histoire ne lui avait pas connue.
1. Transgression du péché
Il n'y a guère de témérité à conjecturer une coïncidence entre l'utilisation du mot marquée d'une connotation érotique et les époques ou milieux propices aux diverses formes d'hédonisme. Ce sens résonne dans le Gaudeamus igitur que propagent, au xiie et au xiiie siècle, les goliards et clercs vagants ou errants, contemporains des mouvements communalistes qui revendiquaient de fait (mais l'expression est du xve siècle) la « jouissance plénière des villes ». Dans la joie prise aux plaisirs temporels de l'amour et de la bonne chère transparaît moins l'usage légitime des privilèges de l'existence qu'une manière d'exorciser la mort et de se hâter dans une course contre le néant.
Bien que la mort ne conduise pas encore le bal avec la sinistre rigueur qu'elle témoignera lors des danses macabres du xve siècle, la jouissance en demeure comme grevée par ce péché mortel qui fait mourir au-delà de la mort. Elle se paie de repentir, de remords. L'Église en perçoit les droits de rachat et de pénitence. Il existe, il est vrai, une version officiellement désincarnée de la jouissance. Elle se rencontre dans les écrits mystiques. C'est la « fruition » de l'âme ou de Dieu, le service d'amour offert sans réserve par les moniales du xiiie siècle à la puissance divine ou au Christ. Sa volonté d'absolu semble répondre exactement aux insatisfactions que les interdits et le mépris du corps imposent aux amours terrestres. C'est là que s'exprime le mieux, mais en creux, la persuasion du discours amoureux dans l'exigence qu'il nourrit de ne pas se laisser r […]
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