Le 5 novembre 1979, le magazine Der Spiegel fit sa une avec un portrait de l'artiste allemand Joseph Beuys, se demandant si la renommée mondiale acquise par ce dernier ne récompensait pas un ... charlatan ! Étrange question, s'agissant d'un homme dont tous les musées de la planète commençaient de se disputer les œuvres. Mais Beuys avait acquis valeur de mythe, et déchaîna les passions bien au delà du cercle des amateurs d'art. Il n'était pas seulement l'auteur d'une œuvre considérable, dont on peinerait à trouver l'équivalent en Europe, mais aussi un acteur engagé du débat politique, et un homme public dont l'image, façonnée avec soin, fascinait ou dérangeait. On se souvient du costume de prédicateur itinérant qu'il arborait en toutes circonstances : son chapeau de feutre, son gilet de pêcheur orné d'un carré de fourrure de lièvre, les solides brodequins qui complétaient la tenue, le disputaient en célébrité à la perruque platinée dont son contemporain Andy Warhol s'était fait une auréole. Il est peut-être moins malaisé, désormais, d'essayer de démêler les fils d'une œuvre et d'une vie que l'artiste s'est appliqué à confondre.
1. Une chute inaugurale
Né le 12 mai 1921 à Krefeld (lui-même préférait indiquer la petite ville de Clèves, où il passa son enfance, comme son authentique lieu de naissance), Joseph Beuys n'émergea véritablement sur la scène artistique qu'à plus de quarante ans, au début des années 1960. Le singulier curriculum vitae qu'il a rédigé en 1964 indexe cependant les principaux faits antérieurs de son existence comme des éléments de son œuvre. On y trouve notamment la mention suivante : « Sebastopol 1942 : exposition pendant l'interception d'un JU 87 ». Il s'agit là, bien sûr, d'une manière déguisée d'évoquer l'accident d'avion dont Beuys réchappa de justesse, et qui allait avoir sur sa vie et son travail de très importantes répercussions. Redisons l'épisode en quelques mots : mobilisé à dix-neuf ans dans la Luftwaffe, Beuys était opérateur radio à bord […]
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