Un collectionneur français d'art contemporain, châtelain d'Ille-et-Vilaine, fils de vétérinaire, se donne la mort au milieu des œuvres qu'il possède. Les faits ainsi réduits en cliché romanesque pour presse régionale pourraient constituer la notice nécrologique de Bernard Lamarche-Vadel, critique et écrivain. Passant de la brève à la notule, on pourrait y ajouter ses chers chiens disparus peu avant ce suicide si dignement mis en œuvre, et l'incompréhension suscitée par son geste, après le succès certain des romans qu'il avait récemment publiés. Ces éléments factuels ignorent l'essentiel de sa démarche. Pour la cerner, il faut évoquer une vie tout entière organisée, maîtrisée, planifiée, réorientée pour faire œuvre littéraire des passions du critique et du collectionneur, en compagnie des femmes, dans la toute-présence de la mort. Ce projet s'inaugure en poésie, se concrétise en écrits critiques sur l'art contemporain, se spécialise en photographie, avant de trouver dans l'autobiographie transcendée sa dimension de fiction tragique. Premier jalon, Vétérinaires (1993) traverse les souvenirs écran d'une enfance placée sous l'autorité du père et déjà sous le signe de l'animalité.
L'œuvre de Lamarche-Vadel se dévoile sur fond de société française à la fin du xxe siècle – une médiocratie libérale technocrate. L'auteur y développe, dans une langue éclatante, avec des périodes à la Bossuet, la pensée née d'une civilisation rurale où l'animal est dépositaire de toute dignité comme de toute fraternité. Deux figures éclairent ce parcours de loin, celles de Joseph Beuys et de Thomas Bernhard. L'un est le prototype de l'artiste fondateur, chaman ami des animaux, que le critique est parmi les premiers à défendre en France ; l'autre, dans son rapport de haine-passion à son pays natal, comme dans sa haute exigence d'écriture, sert de modèle à son projet littéraire. Lamarche-Vadel instaure une forme de filiation non chronologique entre eux. Dans Sa Vie, son œuvre, son livre-manifeste, Beuys est le nom d'un des cinq enfants que se p […]
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