Le prix Nobel 1994 est comme un cadeau d'anniversaire. Cinquante ans plus tôt, en 1944, John Von Neumann et Oskar Morgenstern publiaient la première édition d'un ouvrage fondateur, The Theory of Games and Economic Behaviour. En 1994, trois des plus grands théoriciens des jeux sont récompensés par l'Académie royale des sciences de Suède pour leur « analyse fondamentale de l'équilibre, dans la théorie des jeux non coopératifs ». Il s'agit de deux professeurs américains, John Nash, de l'université de Princeton (New Jersey) et John Harsanyi, de l'université de Berkeley (Californie), et d'un professeur allemand, Reinhard Selten, de la Rheinische Friedrich-Wilhelms-Universität de Bonn.
John F. Nash est né en 1928 à Bluefield (Virginie-Occidentale). Après des études à l'Institut de technologie Carnegie de Pittsburgh (Pennsylvanie), il entre à vingt ans à l'université de Princeton où il obtient son doctorat de mathématiques. Il enseigne ensuite et fait des recherches à l'Institut de technologie du Massachusetts (M.I.T.) avant de revenir à Princeton. Entre 1950 et 1953, J. Nash travaille auprès de Von Neumann et publie des articles qui vont révolutionner la discipline : « The Bargaining Problem » en 1950, « Non-cooperative Games » en 1951 et « Two-persons Cooperative Games » en 1953. On lui doit la première formulation de la distinction entre jeux coopératifs et jeux non coopératifs.
Conçue à l'origine par des mathématiciens, la théorie des jeux n'est pas à proprement parler une théorie économique mais elle a permis de porter un regard différent sur quantité de réalités économiques. Par exemple, dans la théorie micro-économique issue de l'école néo-classique, on considère que les agents économiques individuels (entreprises, consommateurs) réagissent seulement aux prix du marché pour décider des quantités à produire ou à acheter et que, dans une situation de concurrence, aucun d'entre eux ne peut avoir d'influence sur la décision des autres. On sait qu'il en est tout autrement dans la réalité et que le producteur recherche des informations sur les conditions du marché et sur ses concurrents avant d'élaborer sa stratégie. La théorie des jeux va précisément permettre de corriger le modèle classique des comportements des agents économiques en mettant en évidence l'interaction de leurs décisions et les anticipations mutuelles qu'elles vont engendrer.
Au lieu de rechercher et de calculer l'équilibre général de tous les marchés (de type walrassien), la théorie des jeux s'emploie à étudier des équilibres partiels et multiples.
Il existe une grande variété de jeux : avec deux, trois, puis une infinité de décideurs, des jeux à somme nulle (gains et pertes s'équilibrent), des jeux où les adversaires peuvent se concerter et s'organiser (jeux coopératifs), ou au contraire se défier les uns des autres et appliquer la règle du chacun pour soi (jeux non coopératifs). Les travaux des trois lauréats portent sur le domaine particulier des jeux non coopératifs à somme quelconque et constituent aujourd'hui une référence en la matière.
Nash montre tout d'abord qu'il existe au moins un point d'équilibre dans les négociations, dès lors que les parties prenantes (syndicats et représentants du patronat par exemple) parviennent à un accord dont le non-respect entraînerait une sanction (situation de jeu coopératif). Cette « solution de Nash » marque le point de départ de toutes les recherches en matière de théorie de la négociation.
Nash s'intéresse ensuite aux situations dans lesquelles, à l'issue d'un jeu, chacun estime qu'il a obtenu le moins mauvais résultat, parmi tous les possibles. Il théorise celle où chaque joueur, connaissant les préférences des autres, détermine à partir de ce constat la stratégie qui maximise ses bénéfices. C'est « l'équilibre de Nash ». Il s'agit d'une solution acceptable pour tous, qui permet d'aboutir à un compromis sans concertation des joueurs (jeu non coopératif), tout en respectant les divergences d'intérêt de chacun.
On ne peut s'empêcher de rapprocher ce principe d'équilibre de Nash du célèbre optimum de Pareto, selon lequel est optimale une situation dans laquelle on ne peut améliorer le sort d'un individu sans détériorer celui d'au moins un autre. À cette différence importante près que l'équilibre de Nash ne constitue pas nécessairement une situation optimale pour les joueurs. C'est tout l'intérêt de la théorie des jeux d'avoir démontré que la concurrence pure et parfaite, la rationalité du choix et la poursuite de l'intérêt individuel ne guident pas systématiquement les individus vers les meilleures décisions possibles pour eux-mêmes et encore moins pour l'intérêt général.
