L'Inde a produit, au IIIe millénaire avant notre ère, une des premières grandes civilisations de l'histoire humaine, mais elle n'a pas, de son propre mouvement, produit d'historiographe. Elle a pourtant donné le jour, à partir du millénaire suivant, à une immense littérature d'inspiration religieuse. Mais que serait une histoire de l'Occident antique et médiéval dont les sources se réduiraient à la Patrologie de Migne, dépourvue de surcroît de la conception linéaire et finaliste du temps chrétien ? C'est pourquoi historiens et géographes gréco-romains, voyageurs européens et chinois jouent un peu le même rôle pour l'histoire de l'Inde, avant l'arrivée de l'Islam fécond en chroniqueurs, que Tacite pour l'histoire des Germains. Tout a été dit sur cet esprit anhistorique de la tradition sacrée de l'Inde. Si l'on adopte le point de vue brahmanique, on en conclura légitimement que le seul changement pertinent dans l'univers hindou est l'odyssée quasi intemporelle des valeurs, et que le changement politique et économique n'est pas signifiant. Mais le risque existe, à lire le devenir d'une société à travers l'image idéale qu'elle projette d'elle-même, de prendre l'imaginaire de cette société pour cette société elle-même. Le bon sens invite plutôt à montrer les valeurs à l'œuvre dans la société vivante, quitte à leur reconnaître une influence déterminante, et dans cette optique, qui est proprement historique, l'alternance de la paix et de la guerre, de l'abondance et de la pénurie, de la justice et de l'oppression n'est pas du domaine de l'insignifiant. Le cours de l'histoire indienne ne ressemble à une trépidation de surface que parce que le silence des sources savantes le réduit à des stéréotypes.
La distinction entre l'histoire lente des structures et l'histoire précipitée de la politique et de la guerre s'impose plus encore dans le cas de l'Inde que pour toute autre société. Si l'historien occidental est tenté d'évacuer la préoccupation brahmanique exclusive des valeurs qui le […]
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