3. L'amour des histoires
Ces brèves allusions ne sauraient donner une idée du perpétuel jaillissement imaginatif qui prête vie aux thèses de Grass. L'union constante du parodique et de l'horrible, servie par une saisissante truculence verbale, suggère un rapprochement avec Céline, mais un Céline sans amertume. Si, pour Nietzsche, il est des écrivains, comme Flaubert, qui écrivent par dégoût de la vie, et d'autres par amour de la vie, Grass est indiscutablement du nombre de ces derniers. Chez lui, la paresse même est une activité : « Il faut toujours que je fasse quelque chose : tailler des mots, couper des herbes » et, à la limite, « ne rien faire, mais attentivement ». L'écrivain Grass se jette sur le langage avec la même voracité que ses personnages sur les femmes ou la nourriture (ne s'avoue-t-il pas personnellement excellent cuisinier, grand spécialiste du gigot d'agneau aux lentilles ?). Mais tous les genres ne lui conviennent pas également. Ses poèmes, construits souvent, de son propre aveu, sur le dialogue, appellent parfois la transposition théâtrale (ainsi La Crue) ; et, à son tour, une idée théâtrale peut trouver un accomplissement supérieur dans l'œuvre romanesque (ainsi la seconde partie d'Anesthésie locale). D'abord influencé par le théâtre de l'absurde, Grass s'est engagé ensuite dans les voies de la dénonciation politique avec Les plébéiens répètent l'insurrection, critique de l'attitude brechtienne lors des événements sanglants du 17 juin 1953 ; mais on lui reproche un sens insuffisant de la progression dramatique. Inventeur de scènes, de situations plus que d'intrigues, il est certes beaucoup plus à l'aise dans la fluidité de la temporalité romanesque, dans ce genre narratif protéiforme qu'est devenu le roman des grands créateurs modernes.
La force de Grass repose d'abord sur l'intensité hallucinatoire de la vision, qu'il s'agisse d'anguilles grouillant dans la tête d'un cheval mort ou de la prise de Berlin par les Russes, racontée comme une formidable t […]
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