2. L'horreur de l'histoire
Parmi les représentants de la littérature de l'émigration, Thomas Mann avait pu, dans Doktor Faustus, régler ses comptes, dès 1947, avec le démonisme hitlérien. Il n'en allait pas de même pour ceux que plus d'aveuglement ou moins de facilités matérielles avait contraints à participer sur place à la culpabilité et au châtiment du nazisme. L'Allemagne d'après guerre a longtemps plié sous le poids d'un héritage que l'entreprise littéraire ne parvenait à dominer ni par le compte rendu réaliste, ni par le recours aux échappatoires fantastiques ou aux virtuosités formelles. Pour la première fois, avec Le Tambour, un auteur majeur s'attaque au « fascisme ordinaire », tel que l'avait vécu l'homme de la rue, victime et coupable à la fois, aussi loin des grands responsables criminels que des minorités résistantes. Sans se figer dans le pathos des justiciers qui prétendent incarner la conscience de leur peuple – comme K. L. Tank reproche à H. Böll de l'avoir fait avec trop de complaisance –, Grass se livre dans Le Tambour, sous les allures d'une parodie grotesque, à la plus violente démystification du nazisme quotidien. Ses petits-bourgeois de Dantzig, boudinés dans leurs uniformes hitlériens, sont innocemment meurtriers et antisémites comme on est philatéliste ou pêcheur à la ligne. Dans une perspective qui peut rappeler celle d'Hannah Arendt, Grass est avant tout scandalisé par la banalité du mal, contre laquelle il n'hésite pas à mobiliser toutes les ressources de l'écriture, y compris le plus extrême mauvais goût. Avec une richesse d'inventions cocasses, Le Chat et la Souris trace le portrait féroce d'un grand dadais qui se transforme en héros guerrier pour compenser un complexe d'infériorité dû à une pomme d'Adam trop proéminente. Les persécutions antijuives – dont Grass fait une sorte d'historique didactique à l'intention de ses enfants dans le Journal d'un escargot – prennent un relief particulièrement odieux à travers des anecdotes pathétiques ou burlesques. Loin de nous endormir dans une bonne conscience rétrospective, Grass entend mettre en garde pour le présent et l'avenir. « Dans Les Années de chien, dit-il, je crois avoir réussi, avec la figure de Walter Matern, une incarnation de l'idéaliste allemand qui, en un très court laps de temps (et sans trace d'opportunisme), voit successivement dans le communisme, le national-socialisme, le catholicisme et finalement dans l'idéologie antifasciste la doctrine salvatrice. Et, finalement, il en arrive à mener une action antifasciste avec des méthodes fascistes. »
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