2. Tübingen
Le Stift, un ancien monastère des moines augustiniens, était – est encore – une sorte d'école normale supérieure avant la lettre, avec certes des finalités plus théologiques et ecclésiastiques que républicaines, mais avec un mode de fonctionnement fondé sur le recrutement des meilleurs élèves du pays, l'apprentissage avec des tuteurs, la pratique intensive de la philosophie et des langues anciennes, la perspective offerte à quelques-uns de sortir des finalités spécifiques de l'établissement (former des pasteurs), pour devenir précepteur, puis professeur, homme de lettres... De grands anciens avaient suivi ce chemin gratifiant : Kepler, notamment. De grands contemporains allaient faire de même : Hegel, Schelling. Il y avait là surtout de nombreux jeunes intellectuels anonymes, frottés de culture, ouverts à l'esprit du temps, politisés. Les “séminaristes” (ou Stiftler) dévoraient Kant et Rousseau. Ceux de la “ promotion 1788” – celle de Hölderlin – avaient dix-neuf ans le 14 juillet 1789 : l'âge, à peu près, de Bonaparte, Beethoven, Chateaubriand, Alexandre von Humboldt... Ils devinrent adultes en chantant La Marseillaise, La Carmagnole, en renversant les tyrans de la terre dans des dédicaces aux amis (“les amis”, une notion phare de cette période). Le Stift n'est pas vraiment une bastille : ils s'y sentent et savent libres malgré la discipline de prison. Le dur apprentissage intellectuel, bien souvent bridé par le dogme, que Hölderlin identifie encore aux “galères de la théologie”, est plus ou moins consciemment assimilé à la constitution des savoirs nécessaires à la vie libre. Les amis du Stift sont aussi des compagnons de voyage, d'excursions lointaines, de marches à travers champs rythmées par des récitations de poèmes. La poésie de Hölderlin y éclôt, dans le triangle, la fédération des comparses Magenau, Neuffer. Ils imitent Matthison, Klopstock et Schiller.
C'est l'époque des premiers hymnes, dits “Hymnes de Tübingen”. Ils sont rimés, strophés, cadencés, conventionnels et parfois traversés d'éclairs étonnants. Les sujets sont “réflexifs” comme ceux du modèle principal, Schiller. Ils chantent la Liberté, l'Amour, l'Amitié, la Beauté, l'Humanité, l'Audace, la Grèce. Ces premiers poèmes font un peu connaître Hölderlin. En eux, surtout, il a reconnu ce qu'il voulait faire, ce qu'il voulait être : poète. En eux il traverse, pour l'abandonner, la nécessaire phase épigonale de toute poésie. Sa vie sera dès lors le développement obstiné de ce projet, contre l'obstination même de la destinée que lui dessinaient les autres, l'institution, sa mère, la tradition familiale.
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