Friedrich Dürrenmatt irrite et déconcerte. Sans cesse il se dérobe ou répond par une boutade : « Je n'ai pas de biographie. » Rien de moins impersonnel pourtant que cette œuvre qui, par la variété des tons, la rondeur et l'aisance du style, la débauche de l'invention impose bien au contraire, comme massivement, sa présence. Ce qui frappe chez Dürrenmatt, c'est le mélange de vivacité et de lourdeur : ce Suisse allemand est épais, mais retors ; les pensées sont volontairement schématiques quoique diaboliquement habiles ; les personnages, quasi inébranlables dans leur pesanteur charnelle, s'agitent comme des marionnettes. Le comique ne craint pas d'être gros et ne lésine pas sur les effets burlesques. L'imagination, chez Dürrenmatt, est volontiers à l'aise dans le colossal. La farce enveloppe facilement l'univers et l'histoire universelle : le mythe grec, l'Empire romain, Babylone, la Réforme, la guerre de Trente Ans, l'Occident capitaliste. Socialisme, capitalisme, humanisme, christianisme, etc., deviennent réalités vivantes sur la scène, réduisant leurs représentants à une existence somnambulique. Il y a chez Dürrenmatt du Gargantua et du Claudel.
Dürrenmatt se voulait de notre temps. Il s'en fit le juge et le bourreau. Féroce dans la satire sociale et politique, il sonna l'alarme et prédit la double mort de l'homme : sa mort spirituelle avant sa mort physique dans la conflagration planétaire qui nous menace. Dürrenmatt alliait la véhémence du moraliste au détachement du joueur. Son œuvre est la manifestation d'une vision baroque du monde.
Dürrenmatt refusait l'engagement et le message. Il affirmait la primauté du jeu. L'histoire, les hommes, les idéologies, les morales deviennent la nourriture de cette activité purement ludique : le théâtre. À la question de Brecht : « Le théâtre peut-il aider à changer le monde ? » Dürrenmatt répondit en pulvérisant et l'art, à qui il dénia toute fonction, et la vie, qu'il caricatura. À moins que, comme l'« ironie » des romantiques … ]
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