Emmanuel Mounier a donné le nom de « personnalisme communautaire » au mouvement de pensée groupé autour de la revue Esprit qu'il avait fondée en octobre 1932, à l'âge de vingt-sept ans, et qu'il dirigea jusqu'à sa mort. L'influence qu'il a exercée, au-delà de son équipe, et qui se prolonge aujourd'hui, est due à l'alliance d'une pensée à la fois vigoureuse et ample avec une personnalité rayonnante. Les uns voient en lui le modèle du chrétien « engagé », d'autres le précurseur d'une nouvelle civilisation, cependant qu'on reproche parfois au personnalisme – dont il se refusa à faire un système – de n'être pas une « philosophie », au sens rigoureux du mot, mais plutôt la synthèse généreuse des thèmes révolutionnaires non marxistes qui apparaissent dans les années trente.
1. La contestation des années trente
La vie d'Emmanuel Mounier commence par des ruptures. Renonçant à la médecine pour la philosophie, il suit à Grenoble, sa ville natale, les cours du bergsonien Jacques Chevalier, puis vient à Paris où, en 1928, il est reçu à l'agrégation. Influencé par Jacques Maritain et par Nicolas Berdiaeff, il est bientôt « saisi » par la pensée de Charles Péguy auquel il consacre son premier essai (La Pensée de Charles Péguy, 1931). À l'instar de Péguy, il quitte « la sale machine universitaire » et décide de fonder une revue qui soit l'organe d'un mouvement de pensée visant à une rénovation totale de la civilisation.
La crise économique qui, partie de Wall Street, secoue alors l'Europe, lui apparaît comme le symptôme d'une autre crise, spirituelle et philosophique. Convaincu que le monde occidental va à la catastrophe, Mounier veut procéder à une révision radicale de ses valeurs et de ses principes. Le monde bourgeois lui répugne : avilissement par la possession, isolement et oppression des hommes dans une société où les vrais besoins sont sacrifiés. Contre ce monde, le marxisme incarne la révolte des pauvres, mais il ne peut le contredire vraiment, car il a subi l'empreinte de son ennemi, […]
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