Si, dans les années 1950, les seuls noms de Bonnefoy, Schehadé ou Pichette avaient été synonymes de renouvellement de la poésie moderne, qui jusque-là stagnait dans une métrique incertaine, vers la fin des années 1960 apparurent plusieurs œuvres réaffirmant la liberté audacieuse du vers. Après les recueils de Michel Deguy paraissent successivement Amen de Jacques Réda, E de Jacques Roubaud, Cyprès de Jude Stefan, Interdit est mon opéra de Lionel Ray, et surtout Éros Énergumène de Denis Roche (1968), le plus radical d'entre eux. Dans son cas, en effet, il s'agit d'une volonté de destruction — qui évoque parfois Dada — de l'ancien outil métrique considéré comme un véhicule facile de la poésie sentimentale, langagière, éculée. Le vers révélait en lui-même ses propres artifices, dénonçant ses manies et ses habitudes, réduit en quelque sorte à son négatif. Cette entreprise se liait à un travail théorique entrepris par la revue Tel Quel : Denis Roche fit partie de son comité de rédaction de décembre 1962 à septembre 1973, date à laquelle il démissionna, à la suite du colloque Artaud/Bataille de 1972. Proche de Ponge par certains côtés, il ne cesse durant cette période de questionner la logique de l'œuvre poétique, faisant à l'occasion des disciples, naïfs ou avertis — ainsi C. Prigent ou Verheggen. Briser le vers, ridiculiser la pompe poétique, dénoncer l'alibi scriptural, récuser la notion quasi théologique d'auteur, détruire pour un nouvel ordre, telles étaient donc les fins poursuivies par Roche à travers une série de cinq recueils publiés de 1962 (Forestière amazonide) à 1972 (Le Mécrit), date à laquelle celui-ci dit adieu à la poésie (ces œuvres seront rassemblées en 1995 sous le titre La poésie est inadmissible). S'étant identifié à la poésie, s'il l'abandonnait, elle n'avait plus lieu d'être, ne l'intéressait plus. Il se tourna alors vers la photographie, juxtaposant texte et image dans Notre Antéfixe (1978), et développant son propos sur ce médium dans Le Boîtier de mélancolie (1999) et La photo […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 1 page…



