« Nul ne fut hanteur plus obstiné ; qui mit plus de ruse, plus de résolution au service d'une hantise vaine ; nul plus insistant à imiter le flux et le reflux de l'élément ; à devenir élément-homme, d'universelle hantise ; à revenir buter, blesser obstinément contre les arbres, contre le ciel, contre la mer ; à se dresser comme obstacle, érigeant la douane de silence à toutes les limites où reviennent fuir l'inlassable vague et l'inlassable oiseau et l'inlassable vent ; interposé entre le sable et l'écume, entre la falaise et l'orage, entre la lisière et le blé, lui ; le revenant, partout pour se substituer à l'élément que heurte un autre, et pour y devenir capable de bénédiction ; lui, l'être des confins... »
Ces lignes de Michel Deguy en lisière de Fragment du cadastre (1960), ce n'est pas hasard mais bien coïncidence si elles sont reprises, re-citées, treize ans plus tard, dans le Tombeau dont le poète, gardien de la mémoire, offre l'abri à l'auteur des Regrets (Tombeau de Du Bellay, 1973) : elles prédisaient en effet bien une odyssée dont le lecteur et l'écoutant n'auront pas de sitôt fini de mesurer l'erre, ni les îles par elle réinventées. Aucune perspective unique, aucun fil ne saurait suffire à tirer, cerner, aligner une œuvre toujours en procès, les mille tours d'une bonne diction sans analogue en notre langue même là — et là même — où, en un siècle plus qu'amnésique, elle retourne (à) la tradition, y renoue, s'y ressource, par le même détour cathartique qui conduisit Ulysse chez Alkinoos et l'y fit rencontrer sa propre légende. Telle l'ulysséenne, la ruse poétique est piété, foi de l'errant dans son errance même, réassurance en sa dépossession constitutive ; et « traduire » Du Bellay ou d'autres (Sappho, Dante, Góngora, Hölderlin, Baudelaire, Mallarmé, Celan, mais aussi ses contemporains méconnus, largement présents dans la revue Po&sie, fondée en 1977 par Michel Deguy), c'est toujours à nouveau affronter le risque de se traduire devant eux : refuser le confort d'une position, élire pour sé […]
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