VÉNUS, religion romaine

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Personnification d'un substantif neutre signifiant à peu près « le charme » au sens le plus fort du mot, tout ce qui est de nature à engendrer un attrait dont la raison ne rend pas compte. Pour prendre une idée de l'étendue des connotations de ce terme, il faut se rappeler que la même racine a fourni des noms aussi différents que venia, « la bienveillance toute gratuite », et venenum, « le poison », « le philtre magique ». De cette racine dérivent en latin toute une série de noms et d'adjectifs qui tournent tous autour des notions d'une grâce ou d'un charme doués du pouvoir de subjuguer.

Comme divinité, Vénus est avant tout à Rome celle qui garantit aux hommes cette grâce, cette bienveillance, cette venia des dieux, qui constitue un des objets fondamentaux de la vie religieuse. Il convient à ce propos d'apporter un correctif à la vision traditionnelle de la religion romaine. Certes, à Rome un acte religieux vise toujours à conclure avec les dieux un contrat engageant réciproquement les deux parties ; mais les Romains n'en savaient pas moins que rien ne pouvait contraindre les dieux à se plier au jeu de ces conventions bilatérales, qu'en leur qualité d'hommes, ils n'avaient aucun droit à faire valoir et qu'ils ne pouvaient compter que sur la générosité entièrement gratuite de leurs partenaires divins, sur leur venia. C'est pourquoi un des impératifs de la vie religieuse était de « vénérer » les dieux, c'est-à-dire d'exercer sur eux le charme capable de provoquer leur réponse gracieuse. La présence de Vénus introduit une nuance de gratuité et d'attrait magique qu'on croit trop souvent absente de la religion romaine.

Cette théologie toute romaine fut tôt contaminée par l'Aphrodite grecque, en particulier par l'Aphrodite que vénéraient les Siciliens au sommet du mont Eryx. Au cours de la première guerre punique, les Romains avaient réussi à s'emparer de ce haut lieu, position stratégique de premier ordre, et Hamilcar Barca lui-même ne parvint jamais à les en déloger. Rome acquit ainsi la conviction que la déesse tutélaire de ce sanctuaire sicilien lui avait accordé une protection toute spéciale. Aussi, en ~ 217, au lendemain du désastre de Trasimène, l'Aphrodite de l'Eryx fut-elle officiellement installée sur le Capitole sous le nom de Vénus Erycine ; on espérait évidemment s'attacher durablement ses faveurs. Du même coup, la Vénus romaine héritait de la mythologie de la déesse sicilienne et devenait la mère du Troyen Énée, définitivement reconnu comme premier ancêtre de la lignée d'où Romulus devait naître.

Sous l'effet de cette assimilation, la carrière de Vénus connut à Rome deux orientations essentielles. D'une part, elle préside à la vie sexuelle. Dans le mariage bien sûr : selon un usage adopté assez tôt sans doute, la jeune mariée apportait à son nouveau foyer, pour y participer au culte domestique à côté des pénates et du lare, une statuette de Vénus, symbole évidemment de la séduction que la femme doit exercer sur son mari et qui, par conséquent, garantit sa fécondité. Mais Vénus ne s'est pas laissé aisément enfermer dans les limites rigides de la morale et des lois : elle ne dédaigne pas les hommages des prostituées qui vénèrent leur protectrice divine dans le temple élevé hors du pomerium en ~ 184. Partout où s'exerce un attrait sexuel, Vénus est présente et son nom finit par devenir presque synonyme d'accouplement.

D'autre part, elle fait figure de divinité politique sous la protection de qui se sont placés les prétendants au pouvoir personnel : Sylla, Pompée, César. Qu'ils l'aient honorée chacun d'un qualificatif particulier — « la bénie », Felix, pour Sylla ; « la victorieuse », Victrix, pour Pompée ; « la mère », Genetrix, pour César qui faisait remonter jusqu'à elle l'origine de sa gens —, cela n'enlève rien à l'unité du concept théologique mis en cause. À ces hommes, qui aspiraient à un pouvoir qu'aucune loi de la cité ne venait sanctionner, il fallait la garantie d'une protection divine aussi gratuite que leurs prétentions politiques. Sous le patronage de Vénus, ils pouvaient substituer au contrat politique du pouvoir des magistrats élus l'exercice irrationnel d'un pouvoir monarchique.

Il ne faut d'ailleurs pas s'y tromper, la protectrice des prostituées et la bienfaitrice de César ne faisaient qu'un pour les Romains. La « mère des descendants d'Énée », que Lucrèce invoque en prélude à son poème, gouverne inséparablement les pulsions de l'instinct sexuel et la prospérité politique de Rome en lui garantissant gratuitement la paix. Elle est celle qui rend possible ce que ne garantit aucune prérogative juridique, qu'il s'agisse de la possession d'une femme ou du pouvoir.

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ROME ET EMPIRE ROMAIN - La religion romaine

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  • Pierre GRIMAL
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Dans le chapitre « Les divinités »  : […] Tous ces rites avaient pour objet d'agir sur la volonté divine, le numen des dieux ; cette action était obtenue par la valeur contraignante du geste, par le sacrifice et par la prière. Pour chaque acte rituel, tous les détails sont minutieusement réglés : costume du prêtre (tête couverte ou découverte, drapé de la toge, etc.), paroles à prononcer, nature exacte de la victime (en principe animaux […] Lire la suite

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Jean-Paul BRISSON, « VÉNUS, religion romaine », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/venus-religion-romaine/