TATSUMI YOSHIHIRO (1935-2015)

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Deux histoires d’îles sont liées à la fondation de la bande dessinée japonaise moderne : en 1947, Tezuka Osamu (1926-1989) publie La Nouvelle Île au trésor, un récit inspiré du roman de Stevenson, dans lequel il fixe des codes graphiques qui persistent encore ; en 1952, Tatsumi Yoshihiro, jeune admirateur de Tezuka (il est né à Osaka le 10 juin 1935, et a rencontré son modèle à quatorze ans), crée sa première œuvre, L’Île aux enfants.

Rapidement, Tatsumi va se détacher de son maître. Dès 1956, il abandonne la conception de la bande dessinée comme divertissement, qui était celle de Tezuka, et crée avec Matsumoto Masahiko (1934-2005) le récit Blizzard noir, dont les protagonistes sont deux prisonniers en fuite, menottés l’un à l’autre. L’année suivante, alors qu’il n’a que vingt-deux ans, il forge, pour caractériser ses histoires, le terme devenu courant de gekiga, c’est-à-dire « images dramatiques ». Il veut ainsi différencier ses œuvres des autres bandes dessinées, appelées en japonais manga (soit, étymologiquement, « images dérisoires »), et éviter qu’elles se retrouvent mêlées – ce qui choquait certains parents – à des publications pour enfants dans les librairies de prêt et les bibliothèques ambulantes, les seuls lieux où l’on pouvait trouver les histoires de Tatsumi, longtemps refusées par les grands éditeurs japonais.

En 1959, avec sept autres auteurs, dont Matsumoto Masahiko et Saitō Takao, Tatsumi fonde le gekiga kôbô (« l’atelier de gekiga »). Il ne durera que huit mois, mais jouera un rôle essentiel dans le développement de ce nouveau courant de la bande dessinée japonaise. Le gekiga, qui s’adresse prioritairement à de jeunes adultes, est ancré dans la réalité de la vie des Japonais, et souvent jusque dans ses aspects les plus sordides. Ainsi, dans l’un de ses récits les plus connus, Good-bye (1972 paru dès 1978 dans la revue suisse Le Cri qui tue), Tatsumi dépeint un monde de prolétaires qui évoluent dans un Japon en ruines, occupé par des soldats américains, avec en arrière-plan la misère, l’alcoolisme et la prostitution. La plupart de ses œuvres (Les Larmes de la bête, 1971, Coups d’éclat, 1977) sont totalement dénuées d’effets comiques, et leur style graphique est éloigné de la stylisation des mangas. Sur l’origine du gekiga, Tatsumi déclara : « Au cinéma, on voyait des films noirs, tels Les Diaboliques, d’Henri-Georges Clouzot, montrant les peurs et les laideurs humaines. Nous nous sommes donc intéressés au rendu de la réalité (…), plaçant sous les lumières du premier plan des personnages en buste dont on pouvait alors saisir les émotions sur le visage, cherchant à rendre compte de leur état psychologique » (entretien avec Béatrice Maréchal).

Une vie dans les marges, de Tatsumi Yoshihiro

Photographie : Une vie dans les marges, de Tatsumi Yoshihiro

Récit autobiographique, Une vie dans les marges est une « œuvre monstre » qui compte plus de 800 planches. Tatsumi y travailla de 1995 à 2006. Ici, une planche extraite de l'ouvrage.  

Crédits : 2010 Yoshihiro Tatsumi / Cornélius

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Le succès du gekiga dans les années 1960 et 1970 s’inscrit dans le contexte des mouvements sociaux et politiques de l’époque, dont on trouve aussi l’écho dans les bandes dessinées publiées en Occident, particulièrement aux États-Unis, avec des auteurs comme Robert Crumb puis Will Eisner qui, comme Tatsumi refusant vingt ans plus tôt le terme manga, se déclara en 1978 auteur de graphic novels, et non plus de comics. Tezuka lui-même, d’abord très critique vis-à-vis du gekiga, finit par en subir l’influence – contribuant ainsi à sa légitimation – en composant des œuvres à la tonalité très sombre comme Phénix, l’oiseau de feu (1967), ou L’Histoire des 3 Adolf (1983).

À sa mort, survenue le 7 mars 2015 à Tōkyō, Tatsumi est un auteur reconnu au niveau international, notamment grâce à un récit autobiographique de plus de 800 planches, Une vie dans les marges (une traduction littérale du titre japonais serait « Un rescapé du gekiga »), où il raconte sa vie de 1945 à 1960 et sur lequel il travailla de 1995 à 2006. Cette œuvre inspira au réalisateur singapourien Eric Khoo un film d’animation intitulé Tatsumi, présenté au festival de Cannes en 2011. Quant à la bande dessinée elle-même, elle triompha aux États-Unis sous le titre de A Drifting Life en remportant deux prix Eisner (Eisner Awards) au festival de San Diego en 2010, avant d’être primée en 2012 au festival d’Angoulême, dont Tatsumi avait été l’invité d’honneur en 2005.

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Pour citer l’article

Dominique PETITFAUX, « TATSUMI YOSHIHIRO (1935-2015) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/tatsumi/