SHOAH, film de Claude Lanzmann

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Intemporalité de l'Holocauste

Le film se construit autour de deux axes : d'une part, un questionnement incessant, exigeant, obstiné qui tente de remonter et de comprendre les ressorts de cette mise à mort industrielle et, d'autre part, une forme d'errance à travers le temps et l'espace entre les différents récits à la recherche de vécus individuels et collectifs restés sans nom, sans lieu, sans visage. La recherche de vérité sur un mode obsessionnel autorise Lanzmann à une telle plongée dans l'atrocité. Pour laisser se déployer la dimension du génocide, il décrypte progressivement le passé à partir d'une enquête méticuleuse. Il pose des questions concrètes et techniques (la limite des camps, la cadence des trains, la capacité des chambres à gaz...).

Certaines interviews sont bouleversantes, d'autres terrifiantes. Shoah est aussi une suite de drames individuels reconstitués, par exemple celui d'Abraham Bomba, coiffeur à Tel-Aviv, rescapé de Treblinka, qui coupait les cheveux des femmes avant leur gazage par les SS. Ou de témoignages, comme celui de Suchomel, le gardien nazi, un des bourreaux pris dans l'engrenage, qui se dédouane de ses responsabilités devant une carte redessinée de Treblinka. Ou encore ces récits de paysans cultivant leurs champs de l'autre côté des barbelés, comme ces villageois de Grabow incapables d'évoquer vraiment les traces de communautés juives du Shtetel. La femme de l'instituteur ne sait plus si, à Chelmno, « 4 000, 40 000 ou 400 000 juifs étaient transférés dans des camions à gaz... !, ça commence par 4 en tout cas... », conclut-elle. Mais comment comprendre alors rétrospectivement, face à ces témoins vivants, cette barbarie nazie, cette mécanique délirante de la mise à mort lorsque l'antisémitisme inculte de simples villageois catholiques est mis sur le même plan que celui des nazis ?

En l'absence de tout commentaire, les témoignages abolissent toute distance possible entre le passé et le présent. Le statut du souvenir à l'image prend le pas sur l'écriture de l'histoire. Si les nazis ont tenté d'éradiquer toute trace de ce passé, avec Shoah une histoire de l'indicible peut enfin naître dans des fragments de voix brisées.

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Écrit par :

  • : maître de conférences, sociologue à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

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LANZMANN CLAUDE (1925-2018)

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  • Juliette SIMONT
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Pour citer l’article

Kristian FEIGELSON, « SHOAH, film de Claude Lanzmann », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 15 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/shoah-claude-lanzmann/