SARDUY SEVERO (1937-1993)

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Severo Sarduy, né à Camagüey (Cuba) et établi en France à partir de 1961, a longtemps été une des grandes voix polyphoniques de la culture latino-américaine contemporaine. La poésie était sa vocation première — à dix-huit ans, il publiait dans la fameuse et controversée revue cubaine Ciclón, animée par José Rodríguez Feo et par celui qui fut un de ses maîtres à écrire, José Lezama Lima ; fasciné par le sonnet, mais aussi par cette forme populaire qu'est la décima, il publiera régulièrement ses poèmes : en 1993 paraît son dernier recueil, Un testigo perenne y delatado (Un témoin éternel et déclaré). Il était aussi dramaturge : il a beaucoup écrit pour la radio. Il était peintre, critique d'art et collectionneur de peinture — Rothko et Botero figuraient parmi ses artistes favoris. Il s'est également illustré dans le domaine de l'essai : Escrito sobre un cuerpo (Écrit sur un corps, 1967) reflète l'influence profonde qu'ont exercée les écrits de Roland Barthes sur sa propre démarche critique, mais aussi son intérêt pour l'œuvre de Sade et de Bataille ; Barroco (1975) lui permet d'exposer sa conception du “néo-baroque” : “J'interprète et je pratique le baroque, déclarait-il en 1970, comme apothéose de l'artifice, comme ironie et dérision de la nature : l'écriture est une pratique d'„artificialisation“.” Parallèlement à ses essais, il a publié d'innombrables articles dans pratiquement toutes les grandes revues latino-américaines. En France, sans jamais vraiment appartenir au groupe, il a fréquemment participé à la revue Tel quel. En tant que directeur de collection, enfin, il a joué un rôle capital dans la traduction et la diffusion de la littérature latino-américaine et espagnole en France : aux éditions du Seuil, il a édité Borges, Guimarães Rosa, Arenas, García Márquez, Lezama Lima, Sábato, Eduardo Mendoza, entre autres ; chez Gallimard, avec la collection La Nouvelle Croix du Sud, il a tenté de faire connaître de nouveaux talents : l'Argentin César Aira, le Vénézuélien José Balza, la Cubaine Mayra Montero, le Portoricain Luis Rafael Sanchez.

Pourtant, c'est surtout son œuvre de romancier que l'on retiendra : sept romans, dont la publication s'étend de 1963 à 1993. Une œuvre romanesque d'une cohérence exceptionnelle derrière laquelle se dessine la trajectoire intellectuelle, spirituelle et affective d'un écrivain qui, malgré un éloignement de plus de trente ans du pays natal, se veut profondément cubain et s'est toujours refusé à écrire dans une autre langue que l'espagnol. Les deux premiers romans — Gestes (1963) et Écrit en dansant (1967) — se développent dans un contexte spécifiquement cubain, le premier renvoyant à l'époque trouble et violente qui a précédé le triomphe de la révolution en 1959, le second plongeant au cœur du syncrétisme culturel cubain. Suivent deux autres livres — Cobra (1972) et Maïtreya (1978) — influencés par la découverte du bouddhisme et par de fréquents voyages en Inde, pays où Sarduy a cru déceler de nombreux points de ressemblance avec Cuba. Les trois derniers — Colibri (1984), Cocuyo (Pour que personne ne sache que j'ai peur, 1990) et Pájaros de la playa (Oiseaux de la plage, 1993) —, où les éléments autobiographiques sont relativement abondants, marquent une sorte de remontée vers ses propres racines, placée sous le signe d'une “peur” associée au “mal”, à la maladie qui frappe, dans le livre posthume, une colonie de jeunes athlètes vieillis avant l'âge et réunis sur la plage d'une île ensoleillée et funèbre : “Intrigues et dénouements que je reviendrai vous raconter. Si la Camarde, toujours prompte à frapper, m'accorde une trève.” La suite a cruellement démenti les deux dernières phrases du roman.

“L'écriture est l'art de la digression”, écrit Sarduy dans Cobra. Son œuvre se situe en effet délibérément aux antipodes de la littérature de témoignage ; l'écrivain rejette catégoriquement toute vocation “ancillaire” du roman, la notion de “reflet de la réalité” lui semble être une abomination ; comme son maître Lezama Lima, il privilégie l'“image”. Il se réclame d'une esthétique fondée sur la prolifération, le “faste”, l'occultation du “vide” fondamental. D'où le goût de l'anamorphose et du baroque, le recours fréquent dans ses romans à la mise en scène, au spectacle, à la “théâtralisation” de l'écriture. Il s'agit de maintenir en alerte le lecteur, de lui signifier que tout est simulacre, d'exalter l'érotisme comme “morale de ce gaspillage symbolique” qu'est l'écriture. Dans le monde romanesque [...]

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  • : professeur émérite à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

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Pour citer l’article

Claude FELL, « SARDUY SEVERO - (1937-1993) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/severo-sarduy/