RESPONSABILITÉ SOCIALE DES SCIENTIFIQUES

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Chercheurs complices

La multiplication des dérives déontologiques dans le comportement des chercheurs accompagne l'augmentation de leurs effectifs autant que la compétition intense à laquelle ils doivent se livrer, et la médiatisation qui les sollicite avec un certain succès. On ne peut plus ignorer que la fraude sur les résultats ou la compromission à l'occasion d'expertises sont des faits réels, mais le public n'imagine pas l'ampleur de ces perversions. Dans un sondage mené au sein des instituts de santé américains, il apparaît qu'un tiers des 3 000 chercheurs ayant répondu reconnaissent quelque écart avec la déontologie (Nature, 9 juin 2005). Ces écarts vont de l'« emprunt » d'une idée à un collègue ou de l'utilisation de données confidentielles sans autorisation jusqu'à la falsification délibérée de résultats. Parmi les cas récents de fraude, celui du Coréen Hwang Woo-suk est spectaculaire puisqu'il s'est avéré que ses succès dans le clonage humain étaient inventés. Ce chercheur est bien sûr indéfendable, mais plutôt que de seulement lui jeter la pierre, il aurait été bon que les institutions scientifiques, les médias et les élus, s'interrogent aussi sur les conditions de cette fraude exemplaire... Quand le système pousse très fort à la performance et à la compétition, quand le chercheur a l'obligation contractuelle de trouver, comment s'étonner que certains embrassent formellement la célèbre formule publish or perish. Voilà « ce qu'il reste de la science quand la technoscience a presque tout mangé... », avais-je écrit à cette occasion (Le Monde, 4 janvier 2006). Dans un autre registre mais toujours sur le clonage, on apprend que le Britannique Ian Wilmut, cité depuis des années comme le « père de Dolly », premier mammifère cloné en 1996, a reconnu devant un tribunal, en mars 2006, qu'il n'était pas le principal créateur de la brebis quoique premier signataire de l'article publié par Nature en 1997... Autre exemple dans le même domaine : le chercheur américain Robert Lanza s'est acquis une notoriété pour avoir, en 2001, obtenu trois embryons humains clonés, sans que cet « exploit » ait pu être confirmé sept ans plus tard, à l'heure où ces lignes sont écrites. Mais en 2006 il annonçait dans Nature une avancée importante dans la production de cellules souches embryonnaires, nouvel « exploit » auquel il devait apporter un rectificatif trois mois plus tard. Entre-temps, la valeur des actions de sa société A.C.T. avait quadruplé... Moins spectaculaire mais redoutable pour la fiabilité des connaissances publiées est la « bonification » fréquente des résultats réels pour les rendre plus persuasifs, soit en éliminant quelques données contraires à la démonstration, soit en ajoutant quelques données conformes mais inventées afin d'accéder à la significativité statistique...

Hwang Woo-suk lors d'une conférence de presse à Séoul, le 12 janvier 2006

Photographie : Hwang Woo-suk lors d'une conférence de presse à Séoul, le 12 janvier 2006

La science discréditée: le pionnier sud-coréen du clonage Hwang Woo-suk présente ses excuses à la nation lors d'une conférence de presse à Séoul, le 12 janvier 2006, pour avoir falsifié ses recherches sur les cellules souches. 

Crédits : Jung Yeon-Je/ AFP

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Un autre comportement déviant concerne plus particulièrement les chercheurs ayant acquis une notoriété qui leur vaut de jouer le rôle d'experts auprès des décideurs politiques. On apprend ainsi que Richard Doll, célèbre épidémiologiste britannique, aurait perçu 1 200 euros par jour pendant un an de la part de la multinationale Monsanto, alors qu'il expertisait les effets de « l'agent orange » fabriqué par cette dernière... Doll avait également touché 22 000 euros de la part de plusieurs multinationales de la chimie, dont Chemical Manufacturers Association, Dow Chemical et I.C.I., pour avoir publié une étude assurant l'absence de lien entre le chlorure de vinyle (utilisé dans les matières plastiques) et le cancer (sauf celui du foie). C'est ce même « savant », le plus grand expert en cancérologie, qui estimait que de 1 à 3 p. 100 seulement des cas de cancer avaient des causes environnementales..., une expertise qui a permis de poursuivre les pollutions. À l'occasion de la conférence de Rio sur la protection de l'environnement (1992), de nombreux scientifiques, dont beaucoup de Prix Nobel, lançaient l'appel de Heidelberg, lequel affirmait, entre autres litanies scientistes, que « l'utilisation de produits dangereux est nécessaire pour le bien de l'humanité. Il suffit de savoir les maîtriser... » « Ceux qui sont censés savoir », analyse le sociologue Victor Scardigli (Les Sens de la technique, 1992), « apportent le sceau de leur scientificité à l'affirmation de l'importance d'un nouveau champ de recherche (ainsi constitué en enjeu pour la société) ; à la prévision de conséquences éminemment désirables ou inquiétantes ( [...]

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Ernest Renan

Ernest Renan
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Membres du mouvement raélien lors d'une cérémonie à Rome le 12 décembre 2004

Membres du mouvement raélien lors d'une cérémonie à Rome le 12 décembre 2004
Crédits : Alberto Pizzoli/ AFP

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Hwang Woo-suk lors d'une conférence de presse à Séoul, le 12 janvier 2006

Hwang Woo-suk lors d'une conférence de presse à Séoul, le 12 janvier 2006
Crédits : Jung Yeon-Je/ AFP

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Société de test ADN aux États-Unis

Société de test ADN aux États-Unis
Crédits : S. Schwarz/ Getty

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Jacques TESTART, « RESPONSABILITÉ SOCIALE DES SCIENTIFIQUES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 juillet 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/responsabilite-sociale-des-scientifiques/