RESPONSABILITÉ SOCIALE DES SCIENTIFIQUES

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Une dilution institutionnelle et sociale de la responsabilité

De façon surprenante, pour les institutions de recherche, la responsabilité du chercheur se réduit essentiellement aux « bonnes pratiques » : éviter les accidents de laboratoires (produits dangereux, contaminations...), respecter la déontologie (observer la réglementation sur la recherche animale, ne pas frauder...), « produire » des résultats en quantité et qualité définies par des normes (nombre d'articles publiés dans des revues plus ou moins réputées), ces normes étant les éléments de l'évaluation supposée objective des chercheurs. Les grandes institutions de recherche (C.N.R.S., I.N.S.E.R.M...) ont créé en leur sein des comités d'éthique et de contrôle chargés de veiller à ces obligations des chercheurs. Mais il n'entre pas dans les préoccupations de tels comités de s'interroger sur les conséquences des recherches sur la société. De plus, ces comités sont principalement constitués de personnes qui partagent une conception valorisante et peu critique du rôle de la science dans la société.

La recherche scientifique occupe aujourd'hui des armées de spécialistes qui savent chacun beaucoup dans leur domaine très étroit, de plus en plus pointu, et qui diffèrent largement du savant, sûrement un peu mythifié, des siècles précédents. Ces scientifiques appartiennent à des organismes structurés et hiérarchisés qui orientent les thèmes de recherche selon des choix prioritaires. D'où deux conséquences pour le chercheur : sa liberté n'est que relative puisqu'il œuvre dans des sentiers balisés et sa responsabilité semble dégagée puisque les options sont décidées en haut de l'appareil. Le collectif des scientifiques (les institutions de recherche, les directions thématiques...) semble peu pertinent pour assumer la responsabilité des travaux, les responsabilités étant définies et mesurées par les règlements, si bien que chacun peut s'honorer de respecter la loi même si c'est en négligeant la morale. Peut-être le chercheur moderne est-il moins préoccupé d'éthique que pourrait l'être un « savant » isolé car un collectif se soucie de problèmes ponctuels plutôt que de leur sommation et aussi parce qu'on identifie difficilement le comptable de l'acte quand de nombreux acteurs y contribuent. Comment en effet identifier un responsable dans cette construction ? Comment ne pas voir que cette construction conduit à rendre moins évidentes les responsabilités de chacun ? C'est ainsi que Jean-Marc Lévy-Leblond remarque que « l'ampleur quasi industrielle de nombreux domaines actuels de la recherche scientifique réduit la plupart de ceux qui y participent à un rang subordonné, où leur liberté de choix et leur responsabilité personnelle sont des plus réduites [...] mais, cette perte d'autonomie laisse le champ libre aux décisions prises par les « patrons » de l'institution scientifique [...]. Leur responsabilité particulière dans l'orientation des recherches scientifiques engage en fait la responsabilité collective de l'ensemble des chercheurs qui, en général, ratifient de façon passive les choix faits en leur nom » (L'Esprit de sel, 1984). Dans le même ouvrage, il poursuit : « Le fonctionnement désormais machinique de tout système sociotechnique, tel l'électronucléaire, entraîne la dissolution de toute notion de responsabilité [...] chacun peut s'abriter derrière un ordre ou une incitation venus de plus haut, ou d'à côté ». À l'époque de la recherche « artisanale » qui précédait la mise en institution de la science, la société aurait pu s'interroger sur le comportement de tel savant. Ainsi de Louis Pasteur écrivant à l'empereur du Brésil le 22 septembre 1884 pour lui proposer d'utiliser des condamnés à mort dans une expérience sur la rage... L'impunité d'une telle attitude montre que la société était déjà disposée à concéder beaucoup à la science salvatrice...

La fiction ou l'actualité abordent volontiers le thème de la responsabilité des chercheurs mais c'est presque toujours pour s'inquiéter du « savant fou », démoniaque et malfaisant, obsédé par des projets pervers et déshumanisants. Ce personnage de B.D. cache la forêt des laboratoires où se mènent des travaux autorisés, encouragés, parfois avec des conséquences sociétales majeures, mais sans que nul ci [...]

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Ernest Renan

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Membres du mouvement raélien lors d'une cérémonie à Rome le 12 décembre 2004

Membres du mouvement raélien lors d'une cérémonie à Rome le 12 décembre 2004
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Hwang Woo-suk lors d'une conférence de presse à Séoul, le 12 janvier 2006

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Société de test ADN aux États-Unis

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Jacques TESTART, « RESPONSABILITÉ SOCIALE DES SCIENTIFIQUES », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/responsabilite-sociale-des-scientifiques/